Déclarations de M. Claude Evin, ministre de la solidarité de la santé et de la protection sociale, sur l'accueil des handicapés privés du soutien de leur famille et la vente de matériel technique les concernant dans des magasins spécialisés, Montbard et
Claude Evin (auteur)
Monsieur le Président,Monsieur le Directeur,Mesdames, Messieurs,
Ce sont les personnes handicapées qui nous réunissent ce matin à Bordes. J'en suis heureux car c'est d'abord vers elles que doit être orientée la solidarité nationale.
Ce mot de solidarité, Monsieur le président, recouvre une réalité très concrète dans cet établissement que nous venons de visiter.
Le Centre d'Aide par le Travail de Bordes et son foyer d'hébergement ont vu le jour en 1973 avant même que la Nation et l'État n'affirment solennellement leurs obligations à l'égard des personnes handicapées par la loi du 30 juin 1975. La vocation de cet établissement l'a destiné à accueillir les plus démunies des personnes handicapées, celles qui sont notamment privées du soutien de leur famille.
1. Votre expérience est aujourd'hui riche d'enseignement. Vous avez compris, d'abord, que la première lettre du mot CAT était également la première lettre du mot créativité. Ce rapprochement alphabétique n'est pas aussi évident qu'il en a l'air…
Les structures spécialisées pour les personnes handicapées ne doivent pas être des lieux clos, fermés sur eux-mêmes.
Elles doivent être au contraire les vecteurs d'une meilleure intégration sociale et professionnelle, les ambassadeurs des personnes handicapées auprès de la société toute entière. Pour cela il faut être créatif. Et vous l'avez été au CAT de Bordes en développant les productions propres de l'établissement et les activités effectuées à l'extérieur des murs. Vous l'avez aussi été, en modifiant le projet collectif de l'établissement afin de mieux répondre dans ce nouveau foyer aux besoins de vos pensionnaires.
2. Le deuxième enseignement que vous nous apportez, c'est que l'attention, l'adaptation et l'autonomie sont les maîtres mots du dynamisme d'une structure spécialisée.
L'attention d'abord. Les institutions, lorsqu'elles doivent exister, sont d'abord faites pour les personnes qu'elles accueillent. Ceci est une évidence qui est parfois perdue de vue. Les résidents que vous avez en charge sont vulnérables et fragiles et leur accompagnement quotidien exige une attention particulière. Si celle-ci se relâchait la routine et la monotonie menaceraient l'institution de sclérose. C'est ce que vous avez su éviter, Monsieur le Directeur, grâce à l'efficacité d'une équipe éducative, soucieuse d'apporter à chacun le soutien approprié.
Les personnes handicapées évoluent, progressent, vieillissent. Elles ont, comme nous tous, d'autres désirs et d'autres besoins. Les établissements qui les accueillent doivent s'adapter à ces changements. À Bordes, la rénovation du foyer d'hébergement que nous célébrons aujourd'hui a été menée avec la volonté de construire un cadre plus adapté aux personnes handicapées, en procédant à une remise en cause courageuse du passé. Vous avez ainsi, dans ce nouveau foyer, souhaité créer des espaces collectifs tout en préservant l'intimité individuelle afin que chacun puisse y développer un projet de vie et y trouver son identité.
La recherche de l'autonomie des personnes handicapées est, à mon sens, le 3ème principe qui doit guider le fonctionnement des institutions spécialisées. Il n'est pas facile, en ce domaine, d'éviter des réflexes protecteurs dictés par nos propres peurs. Il n'est pas facile, en effet, d'accepter le risque que représente l'exercice de l'autonomie et la responsabilité par les personnes handicapées.
Mais ce pari vaut la peine d'être tenté les personnes handicapées mentales ont, en elles, des trésors insoupçonnés, si on donne à leurs potentialités les moyens de se développer. Vous avez, là encore, franchit le pas car certains de vos pensionnaires sont logés à l'extérieur de l'établissement, démontrant que l'intégration sociale des personnes handicapées mentales peut être une réalité.
3. Le dernier enseignement du CAT de Bordes est d'avoir su garder un juste équilibre entre le travail et les activités du soutien.
Les CAT ne sont pas des entreprises ordinaires Ils ne sont pas non plus de simples lieux d'occupation.
Ils doivent à la fois éviter le productivisme, sans souci de la personne, mais aussi la routine occupationnelle, sans dynamisme. L'un et l'autre écueil constituent des dangers identiques pour les personnes et leur autonomie. Gardons bien à l'esprit que le "T" de CAT introduit le mot travail mais aussi le mot thérapeutique.
Monsieur le Président, votre action, concrétisée ici à Montbard, rejoint ma volonté de Ministre de la Solidarité celle de donner aux personnes handicapées une place entière dans une communauté ouverte et tolérante.
Je n'ignore pas que nous avons encore un long chemin à faire pour y parvenir. Les droits des personnes handicapées mentales seront formels si nous ne leur donnons pas les moyens de l'insertion sociale et professionnelle dont vous montrez l'exemple. En raison des lacunes dramatiques de structures pour adultes, de nombreux jeunes majeurs handicapés sont actuellement renvoyés dans leur famille, au terme de leur cursus éducatif, sans le soutien d'une équipe médico-éducative.
- Ce grave recul de la solidarité nationale est à l'origine de terribles drames personnels que nous connaissons tous.
Il faut dire les choses clairement. Il nous faut aujourd'hui plus de structures spécialisées, CAT, foyers et maisons d'accueil spécialisés, capables de prendre en charge les personnes handicapées mentales et de les conduire vers une autonomie maximum.
Avec Michel Gillibert, Secrétaire d'État chargé des personnes handicapées et des accidentés de la vie, je m'y emploie activement.
- En 1989, ont été créés 1840 places en Centres d'Aide par le Travail soit 50 % de plus qu'en 1988. Seront également ouvertes 1800 places supplémentaires d'hébergement pour enfants et adultes lourdement handicapés.
J'ai l'intention d'aller plus loin encore. J'étudie actuellement la possibilité d'inscrire les équipements pour handicapés qui nous sont nécessaires dans une programmation pluriannuelle. Si l'État s'engageait, dans cette voie, il conviendrait que les collectivités territoriales accompagnent son effort dans les domaines de compétence qui leur sont propres.
Car la solidarité nationale est l'affaire de tous. Il est évident que c'est votre affaire depuis longtemps, Monsieur le Président. C'est pourquoi je souhaite que nous contribuions ensemble à construire une société plus fraternelle et plus tolérante où les personnes handicapées vivront heureuses dans une France qui les accueille.
27 juin 1989Inauguration du magasin "mutations" à Quetigny
Monsieur le Président,Mesdames, Messieurs,
Ce magasin "Mutations" ressemble à tous les autres magasins de ce centre commercial de Quetigny. Il accueille des clients ; il offre un grand choix d'articles ; il vend.
Il n'est cependant pas comme tous les autres. Il représente même une petite révolution tranquille non seulement dans le commerce mais aussi quelque part dans notre société.
- Son but est de simplifier la vie des personnes handicapées en leur offrant des produits adaptés à leurs difficultés.
- Son objet est de favoriser le maintien à domicile et plus largement l'intégration des personnes handicapées dans la société en proposant des solutions appropriées à leurs problèmes individuels.
Ce magasin, comme les deux autres déjà implantés à Lyon et à Rouen, présente un triple intérêt pour les personnes handicapées.
- Celui du choix ;- Celui du conseil ;- Celui de la dynamique.
Le choix
Il est banal de rappeler que personne n'est handicapé ou que, plutôt, tout le monde l'est à des degrés divers et dans certaines situations. Si la déficience et l'incapacité frappent objectivement l'individu, le handicap n'existe qu'en "situation". La déficience ou l'incapacité deviennent des handicaps lorsqu'elles sont confrontées à un environnement hostile ou inadapté. Un jeune infirme moteur cérébral devient un handicapé si on ne lui fournit pas les moyens techniques et humains qui lui permettront d'apprendre et de communiquer. Une personne aveugle devient handicapée si les conditions d'accessibilité dans la ville lui interdisent de circuler sans danger.
Le handicap ou plutôt le désavantage social est bien de notre responsabilité. Il peut être réduit, limité, voire même supprimé si nous mettons à la disposition des personnes handicapées les moyens palliatifs nécessaires et si nous agissons efficacement sur l'environnement.
C'est pourquoi la politique en faveur des personnes handicapées ne se réduit pas à dispenser des prestations d'assistance. De façon plus générale, elle doit favoriser l'autonomie, en apportant à la déficience les compensations nécessaires.
Ne soyons pas démagogues. Il est bien évident que certaines incapacités sont plus difficiles à pallier que d'autres. Mais, malgré la gravité ou le cumul de certaines atteintes physiques, il est toujours possible de réduire la dépendance et de restituer aux personnes handicapées un espace de liberté.
Le matériel exposé ici montre que les aides à mieux vivre sont extrêmement diverses: il peut s'agir de produits simples ou astucieux mais aussi de matériels sophistiqués qui contribuent à la maîtrise de l'environnement.
Jusqu'à un passé présent, le manque de spécialisation des circuits de distribution, l'absence de qualification de personnels de vente, l'impossibilité d'essayer les matériels, rendaient difficile la connaissance critique par les personnes handicapées des aides techniques ou des moyens palliatifs existants.
En réalisant ce magasin qui figure parmi la dizaine de centres semblables créés en France, vous avez été des pionniers dans ce secteur comme dans tant d'autres et je vous en remercie.
Le conseil
Le deuxième intérêt de "mutations" est sa fonction de conseil. On les appelle souvent "les handicapés" comme si les personnes handicapées formaient une population homogène dont la seule caractéristique était de souffrir d'un handicap. Ce terme réducteur masque, en fait, la diversité des besoins et des réponses.
Vous démontrez à "Mutations" la possibilité d'une approche individuelle de chaque difficulté, en offrant des conseils compétents et objectifs à vos clients. Vous savez imaginer les solutions appropriées à chacune des situations. Vous êtes certes une grande surface. Mais vous pratiquez des conseils "sur mesure", à l'instar de grands couturiers travaillant à l'autonomie des personnes.
La dynamique
Le dernier intérêt de ce magasin est, à mon sens, de créer une dynamique. Un des problèmes des aides techniques est la rencontre d'une offre étroite et cloisonnée avec une demande hétérogène et dispersée. J'ai l'espoir que les centres comme le vôtre contribueront à créer ce véritable marché des aides techniques, en développant une saine concurrence entre les producteurs. J'espère également qu'élargissant la demande et rationalisant la distribution ils rendront ces matériels accessibles aux personnes qui en ont besoin.
Certes, tous les problèmes ne sont pas réglés et loin de là :
- ceux par exemple de la frontière entre les aides techniques et l'appareillage ;- ceux ensuite du financement de ces aides, dont l'existence conditionne bien souvent le retour à domicile des personnes hospitalisées. On sait actuellement dépenser 1500 frs par jour pour soigner un malade à l'hôpital mais l'on ne sait pas faire la "bonne dépense" qui accélèrera les retours au foyer ;- ceux de la qualité et de la fiabilité de certaines aides techniques destinées à une clientèle que l'on doit protéger ;- ceux enfin de la recherche fort insuffisante dans ce domaine.
C'est pourquoi, Monsieur le Président, j'attends avec beaucoup d'intérêt le rapport sur le maintien à domicile que vous a confié Michel Gillibert et qui sera, j'en suis sûr, riche de propositions concrètes et réalistes à l'image de ce centre. Dans l'immédiat, je souhaite un très grand succès à ce magasin porteur de beaucoup d'espoir.
La source —
vie_publique · nº 223625
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