Interview de M. Sébastien Martin, ministre de l'industrie, à RMC le 28 août 2026, sur l'industrie en France, la concurrence de la Chine et l'impôt de production.
Sébastien Martin (auteur), Apolline de Malherbe (intervenant)
SEBASTIEN MARTINBonjour.
APOLLINE DE MALHERBEMinistre de l'Industrie. On va évidemment prendre le temps, avec vous, de comprendre comment va notre industrie. Et vous allez essayer de nous convaincre pour nous dire qu'elle a encore des atouts. Ce sont surtout les chefs d'entreprise qu'il faut convaincre. On en avait une, en l'occurrence, il y a quelques minutes, ici même. Elle était aux premières loges hier pour interroger les patrons qui étaient face au Medef. Et quand je lui ai dit que je vous recevais, elle, qui est à la tête d'une entreprise de 20 salariés du ciment, dans les Landes, vous l'avez vue, elle a dit : " Moi, j'ai dix usines que je voudrais créer. Et franchement, je ne sais pas pourquoi je les créerais en France. "
SEBASTIEN MARTINPeut-être, d'abord, parce que la France, visiblement, continue à attirer des usines et des entreprises. On a été le premier, en 2026, pardon, pour la septième année consécutive, le pays qui a attiré le plus d'investissements étrangers. J'ai vu le baromètre NDO qui est sorti il y a quelques jours. On a un niveau d'investissement industriel, sur le premier semestre 2026, qui est bien supérieur à ce qu'on connaît depuis la moyenne depuis 2009. Et puis dans son secteur, particulier, elle est dans un secteur de la cimenterie décarbonée, il y a des dispositifs d'accompagnement qui existent pour accompagner ce type de projets en France, et qui, d'ailleurs, n'existent pas ailleurs, et que certains pays nous envient. Donc, je pense que si cette personne a une envie de porter des projets comme ça, c'est bien en France qu'il faut qu'elle les fasse.
EMMANUEL LE CHYPREAlors, en Europe peut-être. Mais il y a aujourd'hui une déferlante qui vient...
SEBASTIEN MARTINMais les cimenteries servent le marché local en général.
EMMANUEL LE CHYPREQui servent le marché local. Mais plus largement, on voit bien aujourd'hui qu'il y a une déferlante chinoise sur tout.
APOLLINE DE MALHERBEOn va y venir dans un instant, parce que j'aimerais bien qu'on écoute. Ça a été vraiment au coeur des débats, hier, la question de la Chine. Mais effectivement, un patron, ce matin, qui nous écoute et qui se dit " je voudrais essayer de monter des entreprises ". Est-ce que sa principale préoccupation, ce n'est pas aussi la question du coût du travail ? Ils sont nombreux à l'avoir dit hier. Et on a entendu ce moment fou où Jean-Luc Mélenchon disait : " Il faut augmenter les salaires ", et où les patrons ont ri.
SEBASTIEN MARTINLes patrons ont ri, parce qu'eux, ils sont dans la réalité. Ils sont dans la réalité. Et qu'on n'augmente pas les salaires par décret. On augmente les salaires quand l'activité économique permet de le faire. Et excusez-moi, permettez-moi de le dire, mais si on pense qu'en effaçant de la dette et en ramenant la retraite à 60 ans, qui fera augmenter les cotisations sociales, on va pouvoir augmenter les salaires, on se goure complètement.
APOLLINE DE MALHERBEIl y a Mickaël qui est au téléphone avec nous. Il nous a appelés au 3216 depuis le Nord. Vous êtes chef d'entreprise dans l'informatique. Vous entendez la réponse à l'instant du ministre de l'Industrie. Vous, si vous aviez été face à Jean-Luc Mélenchon hier, qui dit " Il faut augmenter les salaires ", ou ce matin, comme vous l'êtes, face au ministre de l'Industrie, vous ririez jaune ou vous pleureriez ?
MICKAËL, CHEF D'ENTREPRISE DANS L'INFORMATIQUEMoi, je pense que je pleurerais, parce qu'en fait, Jean-Luc Mélenchon n'a jamais dirigé d'entreprise. Il a gagné son argent juste en politique toute sa vie, donc il ne sait pas ce que c'est. Moi, je vais vous donner la réalité. Et monsieur le ministre, bonjour. Bonjour Apolline.
SEBASTIEN MARTINBonjour.
MICKAËLMoi, aujourd'hui, j'ai une entreprise, j'ai onze salariés. À chaque élection, on me dit : " On n'augmentera pas les charges, on n'augmentera pas les charges. " Et au mieux, on nous dit : " On les baissera. " Alors, c'est vrai, vous n'augmentez pas les charges, pas les charges directes, parce qu'elles ne se voient pas dans les chiffres. Par contre, derrière, ce que vous nous demandez, il y a quelques années, c'est de participer à la mutuelle, donc participer à 50% de la mutuelle des salariés. C'est une très bonne chose. Il y a cinq ans, je payais 38 euros. Mais en même temps, vous avez déremboursé plein de choses sur la Sécu. Les mutuelles nous disent : " On est obligé d'impacter ça. " Cinq ans après, je suis passé de 38 à 85 euros. On a résilié ma mutuelle en décembre dernier, parce que ce n'était pas rentable. On me demande de participer aux transports. Mais tout ça, ça ne se voit pas dans les chiffres. Alors, vous nous dites : " On n'a pas augmenté les charges. " Oui, mais vous nous faites payer ailleurs. Ce n'est pas une charge. Vous manipulez les chiffres : c'est inadmissible, inadmissible. Moi non plus, je n'ai plus confiance, je n'ai plus envie de développer mon entreprise en France. Je suis en concurrence avec des sociétés informatiques qui travaillent à distance, comme on le fait en France avec le télétravail, et qui n'ont pas ces obligations-là. Comprenez-le.
APOLLINE DE MALHERBEJe voudrais qu'il puisse vous répondre, le ministre de l'Industrie, Mickaël.
SEBASTIEN MARTINMais d'abord, ce que vous dites, je le comprends parfaitement. La volonté d'un chef d'entreprise, ce n'est pas, contrairement à ce que j'ai pu entendre, de ne pas payer ses salariés, de ne pas leur apporter des services ou quoi que ce soit. La volonté d'un chef d'entreprise, c'est plutôt de pouvoir augmenter ses salariés quand il le peut. Juste rappeler, quand même, qu'il y a eu à un moment la baisse des cotisations sociales de la branche famille, que la CVAE a été divisée par deux, que l'impôt sur les sociétés a été ramené de 33% à 25 %.
APOLLINE DE MALHERBEEst-ce que ça compense, ça, Mickaël ? Est-ce que ça compense ?
SEBASTIEN MARTINJe ne sais pas si ça compense. Et honnêtement, je ne suis pas là pour faire le catalogue et dire à Mickaël qu'il a tort et que moi, j'ai raison. Ce n'est pas ça le sujet.
APOLLINE DE MALHERBENon, mais j'imagine que le gars, il le regarde. Je vais vous dire, Sébastien Martin : je pense que Mickaël, il le regarde sous par sous, le catalogue.
SEBASTIEN MARTINBien sûr.
APOLLINE DE MALHERBEEt ligne par ligne. Mickaël.
MICKAËLCe sont les vases communicants. Vous baissez d'un côté pour augmenter de l'autre. Vous changez les noms et vous n'annoncez que les baisses, les augmentations jamais. Donc, c'est un peu facile. Ce n'est que de la com. Et on n'a plus confiance. Je vous le dis, je vous le dis, pour vous : arrêtez la com, redonnez-nous confiance avec des actes, pas des paroles.
APOLLINE DE MALHERBEEst-ce qu'il y a des points, Mickaël, hier, je ne sais pas si vous avez eu le temps d'écouter tout ou partie du débat hier, est-ce qu'il y a des points qui vous ont convaincu ? Ou vous vous êtes dit : " Tiens, ça c'est un vrai changement. Oui, ça, ça répond vraiment à nos demandes " ?
MICKAËLJe n'écoute plus, parce que ce ne sont que des annonces. Je ne vote même plus. Ça fait...
APOLLINE DE MALHERBEOh non. Mais ça, Mickaël, franchement, si en plus, vous ne me votez plus, ce n'est pas possible, ça.
MICKAËLJe ne crois plus en rien. Mais vraiment, parce qu'aujourd'hui, on nous assassine. Et je vais vous dire une autre chose, qui n'a pas forcément de rapport, mais ça a un rapport avec vous, au Gouvernement. Je facture des entreprises publiques, je mets entre six mois et un an pour être payé. Vous en rendez-vous compte ?
APOLLINE DE MALHERBEEt ça, vous êtes nombreux à le dire, Mickaël, la question des délais de paiement. A chaque fois, des très grosses entreprises... Merci Mickaël.
SEBASTIEN MARTINEst-ce que je peux poser une question à Mickaël ?
APOLLINE DE MALHERBEAllez-y.
SEBASTIEN MARTINParce que Mickaël dit…Vous avez des délais de paiement avec des entreprises publiques ou avec des collectivités publiques ? Parce que les collectivités publiques, les collectivités locales ont fait des efforts considérables pour ramener les délais de paiement dans des délais tout à fait raisonnables. Moi, j'ai été élu local pendant onze ans.
MICKAËLJe vais vous dire, hein. Je prends un exemple. C'est le pire, mais bon. J'ai une facture qui date du 7 août 2025 à un hôpital. 7 août 2025.
APOLLINE DE MALHERBE7 août 2025 ? Elle n'a toujours pas été payée ?
MICKAËLQui n'a pas été payée. Je peux vous envoyer le mail. L'hôpital nous a envoyé un mail, que j'ai relancé il y a un mois, qui me dit : " Je suis vraiment désolé, on a des problèmes de trésorerie. Je vous promets, on fait le maximum.
APOLLINE DE MALHERBEMerci pour votre témoignage, Mickaël. Il est très important, effectivement. Comme ça, on n'est pas dans la théorie. Avec vous, on comprend parfaitement. Il y a une autre question, effectivement, je le disais, qui a été évoquée hier, et qui vous concerne au premier chef, vous, qui êtes le ministre de l'Industrie, c'est la question de la Chine. Écoutez ce que Gabriel Attal, qui est le candidat de Renaissance, disait hier.
GABRIEL ATTAL, CANDIDAT RENAISSANCEIl y a une politique chinoise assumée visant à couler notre industrie. On peut avoir tous les débats. Si on n'apporte pas les réponses nécessaires, on n'arrivera pas à résister.
APOLLINE DE MALHERBESébastien Martin.
SEBASTIEN MARTINSur le sujet de la Chine, qui, aujourd'hui, au niveau européen, porte le plus fortement l'enjeu de la préférence européenne, l'enjeu d'avoir des outils de protection beaucoup plus réactifs et beaucoup plus rapides, est l'enjeu du Made in Europe. C'est la France. Dans les débats que nous avons aujourd'hui au niveau européen, c'est la France qui porte le plus cette idée-là. Tout simplement pour deux raisons. Un : on ne doit pas fermer l'Europe. On ne doit pas faire, à mon avis, exactement comme fait Monsieur Trump, qui ferme tous les États-Unis, en disant : " J'ai mis d'énormes droits de douane sur la Chine. " Tu parles. Ça s'est déporté sur l'Asie du Sud-Est. Par contre, qu'on puisse entrer en Europe à partir du moment où on respecte des règles du jeu qui sont conformes aux nôtres, là, il n'y a pas de problème.
APOLLINE DE MALHERBEEt vous savez quoi ? Si les décisions de l'Union européenne ne vont pas dans ce sens, puisque vous dites « nous, on est lucides, ils ne le sont pas toujours » : est-ce qu'il faut, à ce moment-là, désobéir à l'Union européenne, parce que ça ne va pas dans le sens de la France ? C'est ce que proposait hier Jean-Luc Mélenchon.
SEBASTIEN MARTINJuste un tout petit peu de cohérence. Peut-être qu'on parlera des petits colis tout à l'heure. On nous a ri au nez quand on a mis en place la taxe sur les petits colis. Le Rassemblement national et LFI, ils ont voté contre. Après, ils disent : " Il faut se défendre contre la Chine. " OK. Eh bien, qu'est-ce qu'on voit en ce moment si la France n'avait pas pris cette initiative, l'Italie a pris aussi, la taxe sur les petits colis national, qui, ensuite, s'est développée au niveau européen ? Je ne pense pas qu'on aurait -30 à -40%.
APOLLINE DE MALHERBE-30 à -40%, le chiffre est tombé hier, de petits colis qui arrivent en Europe.
SEBASTIEN MARTINIl y a beaucoup de gens qui font de la politique, mais quand il s'agit d'agir, ils ne font rien. Ils ne font rien en Europe.
EMMANUEL LE CHYPREAu-delà des petits colis.
SEBASTIEN MARTINSur mon domaine industriel, on peut parler des véhicules électriques. Pas de problème.
EMMANUEL LE CHYPREC'est ça. Non, mais attendez, on se dit quand même aujourd'hui : il y a des secteurs sur lesquels le combat est perdu. Est-ce qu'on va encore faire des automobiles en Europe ? Je ne vois pas comment. Donc, sur quels secteurs, aujourd'hui, la réindustrialisation, on doit se concentrer ? Sur quels secteurs on a encore des chances aujourd'hui ?
ARTHUR CHEVALLIEREt d'ailleurs, Manu, j'aimerais ajouter quelque chose, parce qu'on parle beaucoup d'IA en France, parce qu'on est très bons en innovation et en recherche, mais le paradoxe, c'est qu'en robotisation, on est globalement nuls : quatrième au classement européen en robotisation industrielle. Et alors, les robots de service qui sont en train d'exploser en Chine, et j'aimerais vous entendre là-dessus. En Chine, on développe des robots qui, en gros, font les jobs qu'on appelle les jobs en tension en France, c'est-à-dire nettoyage, service au restaurant, tous les jobs où on a besoin de personnes et où on nous dit : " Les Français ne veulent plus faire ces travails-là, parce qu'ils ne sont pas assez bien payés. " Eh bien ces jobs-là, en Chine, ils sont en train d'être remplacés par des robots. Quand vous êtes dans un hôtel à Shanghai, c'est un robot qui vous fait le room service. Alors, il faut bien se rendre compte de ça. Aujourd'hui, la France est totalement à la ramasse là-dessus. Et la robotisation, c'est la révolution de demain. Qu'est-ce qu'on va faire avec ça, Monsieur le ministre ?
SEBASTIEN MARTINVous parlez d'innovation technologique au sens large, en fait, dans ce que vous dites.
ARTHUR CHEVALLIERNon, en innovation. On est bon en recherche, mais en robotisation industrielle...
SEBASTIEN MARTINOui, oui, oui, robotisation industrielle. On n'est pas mauvais, non plus, sur l'ordinateur quantique. Et on est le seul pays européen à avoir été capable de faire Mistral. Enfin, moi, je veux bien. Les seuls qui font de l'IA aujourd'hui, c'est la Chine et les Américains. Et puis il y a un tout petit soi-disant tout petit pays, parce que le truc, c'est : on est nuls, on est un tout petit pays, on n'en sait rien faire.
ARTHUR CHEVALLIERNon, je n'ai pas dit qu'on était nul. Juste qu'on n'est pas très bien classé.
SEBASTIEN MARTINMais le seul pays qui, aujourd'hui, est capable, à 67 millions ou 68 millions d'habitants, de faire un truc qui marche en IA en Europe, ça s'appelle la France. Je veux juste le rappeler. Ça veut dire quoi ? Il y a quelques années en arrière, on était autour de la table, Framatome, dans le nucléaire, parce qu'on parle des secteurs qu'il faut bien savoir préserver, Framatome, dans le nucléaire, allait fermer. En 2016, Areva. Et aujourd'hui, vous allez me dire que Framatome va fermer ? Certainement pas. On va dire qu'on ne sait plus faire des voitures. Mais c'est faux. On sait faire des voitures. On est en train d'apprendre à savoir faire les véhicules électriques. Les véhicules électriques, en France, les plus vendus sont des véhicules français. Donc, arrêtons un petit peu de dire qu'on ne sait pas faire les choses. On sait les faire.
APOLLINE DE MALHERBEEncore une question très précise, Sébastien Martin. Marine Le Pen a annoncé, notamment, supprimer l'impôt de production. Pourquoi vous ne le faites pas ?
SEBASTIEN MARTINNon, mais attendez. Vous avez vu le plan d'économies de Marine Le Pen ?
APOLLINE DE MALHERBENon, mais là, je vous pose une question très précise. L'impôt de production.
SEBASTIEN MARTINOn a divisé par deux la CVAE. Ce n'était pas un impôt de production ? Mais en fait, attendez. L'impôt de production, ça n'existe pas. Ce qui existe, ce sont les impôts de production. D'ailleurs, il y a des définitions qui sont un peu différentes en fonction des uns ou des autres. Les impôts de production, il y a la CFE par exemple, il y a la CVAE. Puis il y a les impôts qui sont prélevés directement par les collectivités territoriales. Donc, vous ne supprimez pas comme ça l'impôt de production, d'un coup de baguette magique.
ARTHUR CHEVALLIERÇa, c'est sûr. Ça, c'est 100 milliards, hein.
SEBASTIEN MARTINVous avez aussi des collectivités territoriales. Mais moi, je vois son plan d'économies. Excusez-moi. En 2022, c'était 16 milliards. Basé sur quoi ? L'immigration, l'Europe, et puis le train de vie de l'État. Aujourd'hui, c'est 120 milliards, basé sur les trois mêmes choses. Donc, multiplié par dix, quasiment, avec exactement les mêmes qui sont fausses.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 28 août 2026
La source —
vie_publique · nº 304454
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