Interview de M. Jean-Pierre Farandou, ministre du travail et des solidarités, à France Info TV le 1er septembre 2026, sur le budget 2027, la désindexation des pensions de retraite les plus élevées, les salaires, la TVA sociale et les arrêts maladies.
Jean-Pierre Farandou (auteur), Alix Bouilhaguet (intervenant)
ALIX BOUILHAGUETBonjour, Jean-Pierre Farandou.
JEAN-PIERRE FARANDOUBonjour.
ALIX BOUILHAGUETOn va parler budget, on va parler retraite, on va parler arrêts maladie. Mais juste avant, un mot concernant la disparition hier d'Édouard Balladur, à l'âge de 97 ans. Qu'est-ce que l'ex-Premier ministre incarnait à vos yeux ?
JEAN-PIERRE FARANDOUUne pensée pour un grand homme d'État qui avait été secrétaire général du président Pompidou, ministre des Finances, Premier ministre. Et puis, deuxièmement, une leçon : une campagne présidentielle, c'est jamais gagné. Voilà. Moi, ce que je retiens de l'action politique d'Édouard Balladur.
ALIX BOUILHAGUETHier, le Gouvernement était réuni en séminaire autour de Sébastien Lecornu. Vous y étiez ? C'était quoi, l'état d'esprit ? Le mot d'ordre de Sébastien Lecornu pour sa dernière rentrée du quinquennat Macron ?
JEAN-PIERRE FARANDOUSébastien Lecornu, c'est le capitaine de l'équipe du Gouvernement. On est revenu sur le premier semestre de l'année. On a fait passer beaucoup de lois pour les Français. Moi, je vois, en tant que ministre du Travail, des Solidarités, une loi pour mieux lutter contre la fraude fiscale : 1,5 milliard de plus dans les caisses, une loi pour ajuster les ruptures conventionnelles : 1 milliard de plus pour l'Unédic. Donc voilà, on a bien travaillé pour les Français. Un été de crise, canicule, incendies, donc difficile. Donc le Gouvernement mobilisé, qui n'a pas pris beaucoup de vacances, et puis le budget, bien évidemment, qui est le prochain challenge que nous allons devoir relever.
ALIX BOUILHAGUETLe budget 2027 qui est effectivement sur la table, il va y avoir des économies à faire. Votre ministère va devoir prendre sa part. Vous savez déjà à hauteur de combien ?
JEAN-PIERRE FARANDOUOui, bien sûr. Le ministère prendra sa part parce que nous voulons rester sur une trajectoire de maîtrise de la dépense publique, mais il y a des priorités. Je suis content d'avoir gagné des arbitrages, priorités pour la jeunesse, notamment avec l'apprentissage qui ne sera pas touché. Donc, on va maintenir les aides aux entreprises, on va maintenir aussi l'argent pour la formation, pour la jeunesse, aussi des contrats d'engagement jeunes pour prendre en charge, dans les missions locales et France Travail, les jeunes en difficulté. Et puis une priorité pour les femmes, notamment sur les retraites. J'ai une idée pour égaliser les retraites entre les hommes et les femmes avec les droits familiaux quand on a beaucoup d'enfants.
ALIX BOUILHAGUETOn va en parler, mais concrètement, vous allez perdre du budget, une partie de votre budget ?
JEAN-PIERRE FARANDOUOui, bien sur.
ALIX BOUILHAGUETCombien ?
JEAN-PIERRE FARANDOUJe m'inscris dans cet élan, dans cet effort. Les décarrelages, on les connaît, c'est environ 2 milliards d'euros d'économies. Mais je l'ai fait, j'allais dire, avec sérieux, parce qu'il faut être sérieux en matière de dépense publique. On sait bien qu'on a un problème avec le déficit, avec la dette. C'est un problème qui est très lourd pour la France et les Français. Donc, oui, il faut faire preuve de rigueur et je participe à cet effort de rigueur et de maîtrise de la dépense publique.
ALIX BOUILHAGUETSébastien Lecornu répète qu'il faut absolument un budget pour la France, mais il remet sur la table la désindexation des pensions de retraite les plus élevées. C'est très contesté à gauche. Est-ce que vous y êtes favorable ?
JEAN-PIERRE FARANDOUC'est-à-dire, le sujet, c'est quoi ? Le sujet, c'est que la Sécurité sociale est en déficit. On n'arrive pas à la remettre à l'équilibre. Ça a dérapé pendant le Covid, ça, on pouvait le comprendre. Mais le problème, c'est que depuis le Covid, on n'arrive toujours pas à se remettre à l'équilibre. C'est 20 milliards d'euros à peu près, les déficits, les milliards, une année 40, 60, etc. Ce n'est pas normal. Il faut bien que les Français comprennent que la Sécurité sociale doit être à l'équilibre. Donc il faut faire des économies. Et puis il y a une forme de solidarité.
ALIX BOUILHAGUETDonc, c'est une bonne piste, désindexer les grilles des retraites ?
JEAN-PIERRE FARANDOUFaire des petites économies, voilà, donc c'est la discussion. Rien n'est tranché, rien n'est arrêté. Il y a des pistes de travail, il y a des modalités qui doivent se faire. Et puis n'oublions pas que tout va se décider au Parlement. On va démarrer avec un budget, ce budget, on souhaitera qu'il soit voté. On est prêts, bien sûr, à l'amender à travers le travail parlementaire. Vous savez, le Gouvernement propose et le Parlement dispose. C'est le Parlement qui vote à la fin.
ALIX BOUILHAGUETSébastien Lecornu évoque des retraites aisées. Concrètement, c'est quoi, une retraite aisée ? Est-ce que c'est à partir de quel montant ? 1 000 euros, 3 000 euros, 4 000 euros ?
JEAN-PIERRE FARANDOUÇa fait partie du débat, bien évidemment. Donc on est au cœur du débat. Tout ça n'est pas calé, les modalités ne sont pas calées. Cette thématique sera certainement débattue au Parlement. Mais je le redis, la finalité, c'est équilibrer les comptes de la Sécurité sociale. C'est très important, sinon elle-même finira par être en risque. Voilà. Donc la notion d'économies est importante. C'est l'effort qui doit être partagé par tous. Ce n'est pas qu'aux retraités à faire des efforts. Tout le monde doit faire des efforts. Les actifs, les entreprises, les gens aisés, tout le monde sera appelé à faire des efforts pour redresser le pays.
ALIX BOUILHAGUETVous avez confirmé que le minimum vieillesse, c'est soit 470 à 5 130 euros, sera bien indexé sur l'inflation. Mais il y a des retraités qui touchent une petite pension sans pour autant relever de ce minimum social. Est-ce que vous pouvez nous garantir que ceux-là non plus ne seront pas impactés par ce gel éventuel ?
JEAN-PIERRE FARANDOUCe qui est important, effectivement. Donc on a parlé d'une première priorité sur les jeunes. Il pourra y en avoir d'autres, mais effectivement, sur les minima sociaux que moi, je gère dans mon ministère, dont le RSA, qui est le minimum à vivre pour les gens quand ils n'ont plus rien ou effectivement le minimum retraite par rapport à des gens qui n'y ont pas assez cotisé, ce qu'on appelle le minimum vieillesse. Ça, on a décidé avec le Premier ministre, c'est l'arbitrage rendu, qu'elles seront indexées à 100 % sur l'inflation. Donc, en termes de solidarité, et ça fait aussi partie de mon ministère, ces deux minima sociaux très importants, le RSA d'un côté, le minimum vieillesse de l'autre, seront indexés à 100 %.
ALIX BOUILHAGUETCeux qui sont un tout petit peu au-dessus de ce minimum vieillesse, ceux qui touchent un peu plus…
JEAN-PIERRE FARANDOUOn en revient à la discussion.
ALIX BOUILHAGUETOn en revient à ce plafond. Jusqu'où, effectivement, on joue les choses, on joue les choses ? Cette désindexation était déjà sur la table lors des deux précédents budgets, et Sébastien Lecornu avait dû reculer face à l'hostilité d'une majorité de députés. Le contexte politique, on ne peut pas dire qu'il s'est amélioré. Pourquoi est-ce qu'il pourrait aller au bout cette fois-ci ? Réussir à convaincre les députés ?
JEAN-PIERRE FARANDOULes mêmes députés sont aussi en campagne. La plupart disent qu'ils veulent rétablir les comptes. Je crois que tout le monde est là à dire qu'il veut gérer la dette. On veut rétablir, on veut sauver la Sécurité sociale, mais il faut mettre les paroles en conformité avec les actes, ou les actes en conformité avec les paroles. Pour faire des économies, il faut un peu de courage, il faut l'avoir et j'espère qu'on aura une majorité de députés à l'Assemblée. Et puis n'oublions pas le Sénat qui fera preuve de courage et de sens des responsabilités pour faire les économies dont la Sécurité sociale a absolument besoin pour être préservée dans la durée.
ALIX BOUILHAGUETIl y a deux changements importants qui entrent en vigueur aujourd'hui pour les retraites, avec de nouveaux droits pour les mères de famille. Il y a la prise en compte de nouvelles périodes liées aux enfants. Une amélioration aussi du calcul de certaines pensions. Alors, les associations familiales saluent ces mesures, mais elles estiment que cela ne va pas encore assez loin. De votre point de vue, les inégalités entre les pensions des femmes et les pensions des hommes sont en train d'être revues, remises à plat ?
JEAN-PIERRE FARANDOUMoi, depuis que je suis ministre du Travail, à peu près un an, j'essaie de faire avancer la cause des femmes au travail ou dans la retraite, sur leur santé au travail, sur les violences sexuelles et sexistes. J'ai dit aux députés qu'ils présentent la proposition de loi, vous le savez intégral, que j'étais prêt à faire un chapitre spécial pour protéger et tolérance zéro sur les violences sexuelles et sexistes pour les femmes au travail. On a parlé aussi, bien sûr, et d'égalité salariale. Vous savez qu'il y a un… Je vais porter un projet de loi le 9 septembre pour transposer une directive pour garantir l'égalité totale salariale entre les femmes et les hommes. Voilà. Donc, vous avez un ministre du Travail qui veut améliorer la place des femmes au travail en termes de retraite.
ALIX BOUILHAGUETEt là, sur les retraites, il y a un vrai plus ?
JEAN-PIERRE FARANDOUAlors, sur les retraites d'abord, aujourd'hui, ça tombe bien, un 1er septembre, les décrets rentrent effectivement en fonction, qui vont permettre à des femmes qui ont eu des enfants de voir le calcul de la retraite amélioré puisqu'on prendra les meilleures années pour améliorer ce calcul. Et deuxièmement, je vous l'ai dit, dans le cadre, là, pour le coup, du projet de loi de finances de la Sécurité sociale pour l'an prochain, je suis en train de regarder les droits familiaux. Ce n'est pas normal. Vous savez, vous avez des majorations de retraite quand vous avez trois enfants et plus. Elles sont proportionnelles aux pensions. Comme la pension des hommes est supérieure à la pension des femmes en moyenne. Mais au fond, un enfant rapporte plus pour un homme que pour une femme. Ce n'est pas normal. Je suis en train de travailler un texte qui sera présenté dans le cadre du budget pour égaliser les droits sociaux, les droits familiaux entre les femmes et les hommes.
ALIX BOUILHAGUETIl y a un autre débat qui monte, c'est la question des salaires. Jean-Luc Mélenchon dit aux patrons : "Si vous n'augmentez pas les salaires, la France va tomber en récession." Est-ce que vous reconnaissez qu'il y a aujourd'hui un problème de salaires en France ?
JEAN-PIERRE FARANDOUOui, il y a un problème de salaire, on peut l'entendre. Mais vous savez, les salaires, c'est les entreprises qui décident, ça s'appelle les négociations annuelles obligatoires. Moi, je les ai faites quand j'étais président de la SNCF, j'en ai fait six ou sept, des négociations annuelles obligatoires, je sais ce que c'est.
ALIX BOUILHAGUETMais qu'est-ce que ça veut dire ? Que vous pensez que les entreprises doivent augmenter les salaires même si ça va peser sur leurs marges ?
JEAN-PIERRE FARANDOULes entreprises… Attention, augmenter les salaires, elles le font si elles peuvent le faire au plan économique. De toute manière, si elles le font, elles vont répercuter sur les prix. Après, les gens vont se plaindre qu'il y a de l'inflation et que les prix augmentent. Donc c'est pas si simple. Il n'y a pas d'injonction. On ne peut pas décréter les augmentations de salaires dans les entreprises, ça marche pas.
ALIX BOUILHAGUETIl y a des méthodes, Edouard Philippe, il veut rapprocher le brut du net en réduisant donc le poids des prélèvements sociaux sur le travail. Est-ce que vous trouvez que c'est une bonne idée ?
JEAN-PIERRE FARANDOUCe n'est pas le seul. Tout le monde y va, salaire brut, salaire net. C'est l'argent magique. On a trouvé. Il n'y a qu'un faucon, on n'a qu'à baisser les cotisations. Ce qu'on appelle la TVA sociale. La TVA sociale, ça veut dire qu'on augmente la TVA au passage, ça augmente les prix d'ailleurs. Bon, avec cet argent-là, ça permet de réduire les cotisations. Vous faites un petit calcul rapide, vous augmentez de deux points la TVA. Vous pouvez effectivement réduire les cotisations de deux points. Donc vous avez gagné deux points de salaire net, si vous mettez tout sur les salaires. On ne parle pas du coût du travail. Deux points, c'est bien deux points, mais vous faites le calcul. Par exemple, pour quelqu'un qui est au SMIC, ça lui fait en gros 30 euros net. C'est pas si mal, mais dans le même temps, les prix ont augmenté. Donc, quand vous regardez à peu près l'impact de l'augmentation des prix, vous lui reprenez 15, 10 euros à 15 euros. Donc en net, il reste quoi, 15 euros maximum. Donc on voit bien qu'il n'y a pas d'argent magique, ce sont des masses considérables. Je pense qu'il faut regarder tout ça avec beaucoup d'attention. C'est pas si simple que ça de réduire les cotisations et, de toute manière, si on réduit les cotisations, on a bien trouvé quelqu'un qui paye par la fiscalité l'équivalent des sommes qu'on aura réduites.
ALIX BOUILHAGUETJe vous entends parler de TVA sociale, parce que ça aussi, c'est la petite musique qui fait son retour dans le débat politique. L'idée, c'est de faire financer une partie de la protection sociale par davantage de TVA et moins de cotisations sur le travail. Est-ce que ce modèle est aujourd'hui sur la table du Gouvernement ?
JEAN-PIERRE FARANDOUNous, ce qu'on regarde surtout, c'est qu'est-ce que le travail doit financer ? C'est ça, le problème de fond. Est-ce que le travail… Vous savez, aujourd'hui, les cotisations financent beaucoup de choses. Je pense que la réflexion qu'il faut avoir… Et là-dessus, d'ailleurs, le président de la République a lancé une mission avec des experts qui vont rendre une analyse du financement de la Sécurité sociale, ce sont des réformes de fond. Je rappelle d'ailleurs qu'avant de baisser les cotisations..
ALIX BOUILHAGUETMais vous y réfléchissez à cette piste ?
JEAN-PIERRE FARANDOUJ'y réfléchit. Mais avant de baisser les cotisations, la première mission, c'est de remettre à l'équilibre. Il ne s'agit pas d'enlever de l'argent sur un système qui n'est pas à l'équilibre. Bon, déjà, remettons à l'équilibre les retraites, la santé, par exemple. Ensuite, on verra comment on transfère sur la fiscalité. Mais ne rêvons pas, il faudra bien que les contribuables paient par la fiscalité ce que les salariés ou les patrons ne paieront plus dans les cotisations.
ALIX BOUILHAGUETRapidement, pour remettre à l'équilibre, Sébastien Lecornu veut aussi s'attaquer aux arrêts maladie. Il parle d'abus qui explosent. Est-ce que, d'une part, vous aussi, vous parlez d'abus ? Et comment vous savez qu'il y a des abus ? Et comment vous savez qu'il y en avait davantage qu'avant ?
JEAN-PIERRE FARANDOUDéjà, il y a les masses… Pourquoi c'est un problème, les arrêts maladie ? Parce que ça coûte très cher à la Sécurité sociale, on en revient au déficit, c'est 17 milliards par an et ça augmente énormément. Et depuis 2019, par exemple, le nombre d'arrêts indemnisés a augmenté de plus de 10 %. Donc, il y a une espèce d'accélération des arrêts maladie. Alors là-dessus, il y a déjà un plan avec ma collègue, ministre de la Santé, et mon collègue, ministre de la Fonction publique. Au printemps, on a présenté un plan : davantage de prévention, déjà, notamment dans le monde du travail, en raccourcissant les arrêts longs par des thérapies particulières, notamment sur les maladies mentales, les troubles musculo-squelettiques, et ensuite il y a des abus, il faut condamner les abus et d'ailleurs…
ALIX BOUILHAGUETVous allez allonger la durée de carence, vous allez abaisser le plafond des indemnités journalières. C'est quoi les pistes ?
JEAN-PIERRE FARANDOUAlors, ce qu'on fait déjà dans le cadre de ce plan qu'on a présenté au printemps, on a mis un bouton d'alerte à disposition des chefs d'entreprise. Avec la suspicion de fraude, ils peuvent déclencher très vite un contrôle.
ALIX BOUILHAGUETÇa va être généralisé ?
JEAN-PIERRE FARANDOUOui, mais ça, on est… On a fait les tests au printemps. D'ici la fin d'année, on va généraliser cette capacité des chefs d'entreprise à mobiliser des contrôles beaucoup plus rapidement.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 15 septembre 2026
La source —
vie_publique · nº 304566
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