Interview de M. Laurent Nunez, ministre de l'intérieur, à RTL le 3 septembre 2026, concernant les plaintes pour violences sexuelles sur enfants.
Laurent Nunez (auteur), Céline Landreau (intervenant)
LAURENT NUÑEZBonjour.
CELINE LANDREAUEt merci d'être sur RTL ce matin. Vous, le ministre de l'Intérieur, vous aviez promis de répondre point par point à ce courrier et vous le faites donc pour la première fois ce matin sur notre antenne. 90 000 plaintes pour violences sexuelles sur enfants ont donc été réexaminées en urgence et on a découvert ces stocks fantômes, ces plaintes qui n'étaient pas transmises à la Justice. Rien qu'à Nîmes, dans le Gard, les procureurs en ont découvert 1 275. Comment vous l'expliquez d'abord ?
LAURENT NUÑEZD'abord, je ne vais pas répondre à Gérald Darmanin par le truchement de l'antenne de RTL. Je vais aller le voir et on va discuter.
CELINE LANDREAUVous ne l'avez pas encore vu ?
LAURENT NUÑEZOn va discuter de ces sujets. Ce courrier, qui est un document de travail, qui n'avait évidemment pas vocation à être diffusé, c'est un document qui a appelé une réponse contradictoire. Je vais fournir cette réponse contradictoire. Je réponds par écrit, point par point, au garde des Sceaux, d'ailleurs, et nous allons travailler ensemble au point d'amélioration. Simplement, ce que je veux dire, c'est qu'évidemment, je vais en contester un certain nombre de points, notamment la notion de stock fantôme dont vous parlez. Ce n'est pas parce que des dossiers sont dans les services de police et de gendarmerie qui n'ont pas été enregistrés dans le système informatique de la justice que ce sont des dossiers qui ont été oubliés. Je vais aussi, évidemment, contester ce qui est présenté comme étant un manque de formation des agents, comme un manque d'implication.
CELINE LANDREAUVous contestez le volume de ces dossiers en souffrance ?
LAURENT NUÑEZBien sûr, je conteste également un certain nombre de chiffres dans la réponse que j'apporterai sur le stock. Mais tout ça, j'aurai l'occasion d'en parler avec le garde des Sceaux.
CELINE LANDREAUDonc il n'y a pas de négligence, il n'y a pas de travail bâclé ?
LAURENT NUÑEZJ'aurai l'occasion d'en parler avec le garde des Sceaux. Il y a un certain nombre de griefs qui sont faits aux forces de sécurité intérieure qui ne sont absolument pas légitimes. Et ces forces de sécurité intérieure font un travail remarquable en matière d'investigation judiciaire. Je vais évidemment répondre point par point. C'est avec le garde des Sceaux que nous allons dessiner les pistes d'amélioration. En tout cas, il y a une chose qui est certaine, qui n'est pas contestée, je suis très lucide sur le constat, c'est que les contentieux judiciaires, d'une manière générale, dont celui-ci, ont explosé ces dernières années. Et ce qui conduit inéluctablement les forces de sécurité intérieure en charge des dossiers judiciaires, mais aussi les parquets, parce que tout le monde est dans la même barque dans cette affaire, mais conduit très régulièrement, évidemment, à prioriser les affaires pour traiter les plus urgentes. Et c'est ce qui est fait sur tous les sujets, y compris sur les violences sexuelles aux mineurs. Je ne veux pas laisser penser qu'il y a des dossiers qui restent en souffrance. Les policiers, les gendarmes, traitent les affaires en fonction des ordres de priorité, en lien très étroit avec les parquets.
CELINE LANDREAUDonc il n'y a pas de dossier en souffrance, vous dites. Il y a quand même, dans cette lettre du garde des Sceaux, des exemples qui sont donnés, qui interrogent. A Dijon, par exemple, on nous dit que pour prévenir les risques psychosociaux, la hiérarchie décide de limiter le portefeuille des enquêtes confiées aux agents. Et que du coup, des instructions du parquet peuvent stagner au secrétariat de la division pendant plusieurs mois, parfois plus d'un an, sans crier en avance. Ça, ce n'est pas des dossiers en souffrance ?
LAURENT NUÑEZNon, tous les dossiers sont traités. Les effectifs font des priorisations en lien avec le parquet.
CELINE LANDREAUMais à quel rythme ? Ça peut interroger quand même.
LAURENT NUÑEZVous savez, le contentieux judiciaire est un contentieux qui a explosé. Je ne nie pas qu'il y a évidemment des actions de priorisation qui doivent être menées par les effectifs, mais c'est vrai sur tous les contentieux. Simplement, on ne peut pas critiquer, donner le sentiment, parce que, attention, Gérald Darmanin, il connaît très bien les forces de sécurité intérieure, il sait quel est leur dévouement, quel est leur engagement dans le travail d'enquête, et d'ailleurs, il l'a dit. Mais on ne peut pas donner l'illusion, à travers ce document, qu'on a l'impression que finalement, nos effectifs, que ce soit des policiers, des gendarmes en matière judiciaire, laissent traîner les choses, etc.En revanche, oui, ils sont confrontés à une masse de dossiers extrêmement importants qui les conduisent, un, trop souvent, évidemment, à devoir prioriser - c'est ce qu'ils font - pour traiter les cas les plus urgents, mais deux, surtout, ce qui nous conduit, nous, à renforcer cette filière…
CELINE LANDREAUCe n'était pas suffisamment considéré comme urgent ?
LAURENT NUÑEZA augmenter les effectifs, c'est ce que nous avons fait depuis 2017. C'est ce qu'on continue à faire avec le plan de renforcement de la filière d'investigation. 700 emplois créés l'année dernière, on va en recréer 700 au PLF 2017. Donc, on poursuit, évidemment, la remise sur les rails de cette filière judiciaire qui a besoin d'être renforcée, évidemment, personne ne le nie, personne ne le nie.
CELINE LANDREAUMais, les effectifs, c'est une vraie question, là aussi, pointée dans ce document, quand on voit, par exemple, comment il y a 6 policiers seulement au groupe de protection des familles pour plus de 4 000 procédures. Ce n'est pas tenable ! Ça aussi, vous les contestez, ces chiffres-là ?
LAURENT NUÑEZNon, je ne les conteste pas, mais parquet par parquet, vous avez des analyses qui sont livrées, qui vont rapporter le nombre de dossiers de violences sexuelles aux mineurs à tel ou tel groupe, mais dans la vraie vie, parce que moi, j'ai quand même l'avantage d'avoir été comme un patron aussi de service. Dans la vraie vie, vous savez, vous avez des effectifs judiciaires qui ne sont pas forcément des groupes spécialisés, qui traitent des dossiers en question. Par exemple, je vais vous donner un exemple, en matière de violences sexuelles aux mineurs, 70% des affaires en gendarmerie sont traitées par des services de police judiciaire généralistes de gendarmerie. Ça ne veut pas dire que les dossiers ne sont pas traités, ça ne veut pas dire qu'ils sont mal traités. Donc, il y a certains ratios, certains rapports qui sont faits dans ce document, qui, encore une fois, je le redis, méritent qu'on leur apporte une réponse, et c'est ce que je vais faire de manière contradictoire avec le garde des Sceaux. Mais de toute façon, l'appoint de sortie, ce sera évidemment, encore une fois, de trouver des pistes d'amélioration pour améliorer le fonctionnement de la filière judiciaire, en lien très étroit avec les parquets. Encore une fois, nous fonctionnons main dans la main avec les procureurs. Et évidemment, le ministère de l'Intérieur fonctionne main dans la main avec le Garde des Sceaux.
CELINE LANDREAUEh bien, dans ce courrier, le Garde des Sceaux vous invitait à une réunion le 3 septembre pour travailler conjointement sur ces dossiers. Le 3 septembre, c'est aujourd'hui, vous le voyez tout à l'heure ?
LAURENT NUÑEZNon, non, non, il n'y a pas d'invitation à une réunion le 3 septembre. Non, non, je verrai le Garde des Sceaux dans les jours qui viennent pour travailler, pour répondre aux observations qui sont faites par les parquets. J'apporterai les réponses des services de police et de gendarmerie de manière constructive.
CELINE LANDREAUVos services, justement, ils n'ont pas vraiment apprécié ce courrier de leur ancien ministre de tutelle, on le rappelle. Il vous a fait un sale coup, Gérald Darmanin, avec cette lettre ?
LAURENT NUÑEZNon, mais pas du tout. On se parle avec Gérald Darmanin. Il m'avait annoncé qu'il allait me faire part d'un certain nombre de dysfonctionnements qui lui étaient signalés et qu'il fallait que je regarde et que nous examinions ensemble comment améliorer la situation. Ce n'est pas un sale coup, c'est un échange entre deux ministres, entre les services qui sont placés sous la responsabilité de deux ministres. Encore une fois, cet échange, il n'avait pas à être porté sur la place publique. Ça, ce n'est pas normal. Ce n'est pas normal qu'on ait des fuites à ce niveau-là. C'est un document qui est un document – j'ouvre les guillemets – c'est un document qui est brut. Il n'a pas eu la réponse du ministère de l'Intérieur.
CELINE LANDREAUPeut-être brutal, aussi. C'est comme ça que l'ont vécu vos hommes.
LAURENT NUÑEZNon, c'est un document brut. Ça veut dire qu'il n'a pas été poli à la lumière des arguments que moi, je dois apporter et que je me dois d'apporter, qui sont ceux des forces de police et de gendarmerie que je dirige et qui, sur ces sujets-là, croyez-moi, font preuve d'un investissement exemplaire. Ils traitent les dossiers. Alors oui, il y a des difficultés. Oui, dans certains services, il faut renforcer les effectifs. C'est ce que nous faisons depuis 2017. Nous allons continuer, évidemment, à le faire.
CELINE LANDREAUAlors, depuis l'affaire Lyhanna, le Gouvernement a érigé ce dossier des violences sexuelles faites aux enfants en priorité absolue. On l'a dit, c'est près de 90 000 plaintes qui ont été réexaminées. Cette priorisation a aussi fait des victimes collatérales. D'autres affaires sont délaissées. Concrètement, si on prend l'exemple du Mans, les 6 officiers de la Police Judiciaire dévolus aux atteintes aux biens et à la brigade financière ont été réorientés vers les violences sexuelles sur mineurs. Dans la somme, c'est la totalité du groupe économique et financier. Ça, ça va durer jusqu'à quand ? Jusqu'à quand vous allez, si je puis dire, délaisser le reste ?
LAURENT NUÑEZD'abord, Gérald Darmanin a adressé des instructions au parquet en leur demandant de passer en revue l'ensemble de ces dossiers. Moi, j'ai demandé au service de police et de gendarmerie de s'organiser pour pouvoir traiter ces dossiers comme le demandaient les parquets. Effectivement, il y a eu des renforts de ce secteur du traitement des violences sexuelles aux mineurs, des renforts d'effectifs qui ont travaillé, qui ont travaillé tout l'été, qui ont produit les résultats qu'a donnés le garde des Sceaux, notamment en termes de détention provisoire, en termes d'instructions de dossiers. Mais ça ne pourra pas durer. Ça ne pourra pas durer. Il y a tous les autres contentieux qu'il faut traiter. Et donc, encore une fois, c'est tout le travail qui est effectué.
CELINE LANDREAUAujourd'hui, ça ne sert pas à rien de porter plainte si on se fait cambrioler. Vous aller vous en occuper ?
LAURENT NUÑEZBien sûr qu'il faut porter plainte. Bien sûr que ces dossiers vont être traités. Mais il faut bien comprendre qu'il y a une priorisation qui est effectuée sous l'autorité des parquets, par les responsables hiérarchiques de la police et de la gendarmerie, qui font un travail remarquable. Il faut arrêter de donner l'illusion à nos concitoyens que, finalement, les procédures ne sont pas menées à leur terme. C'est faux. C'est faux.
CELINE LANDREAUD'un mot, Laurent Nuñez. On a beaucoup parlé cette semaine de la proposition du RN d'interdire de pénaliser le port du voile dans l'espace public. Et hier, Jean-Luc Mélenchon a qualifié d'erreur terrible son opposition passée au voile. Vous, vous n'avez jamais été favorable à son interdiction. Vous n'avez pas changé d'avis ?
LAURENT NUÑEZNon, non, je n'ai pas changé d'avis. Je ne suis pas favorable, évidemment, à l'interdiction du voile dans l'espace public. Je pense que c'est une mesure qui est inutilement stigmatisant vis-à-vis de nos compatriotes de confession musulmane. Le but serait de lutter contre l'islam politique. Je crois qu'on a une loi qui a été adoptée en août 2021 qui vise à conforter les valeurs et les principes de la République que nous appliquons. Lutter contre l'islam politique, c'est dénoncer ceux qui considèrent que la loi religieuse doit s'imposer aux lois de la République. C'est dissoudre des structures. C'est fermer des lieux de culte. C'est expulser les individus radicalisés qui sont en situation irrégulière. C'est ça, lutter contre l'islam politique. Ce n'est pas d'aller sur des mesures qui ne conduisent qu'à la stigmatisation. Et sur ces dossiers-là, si nous n'avons pas l'adhésion de nos compatriotes musulmans, nous n'aboutirons pas.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 16 septembre 2026
La source —
vie_publique · nº 304595
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