Interview de M. Édouard Geffray, ministre de l'éducation nationale, à TF1 le 9 septembre 2026, sur les résultats des élèves français au classement PISA, la canicule et la laïcité.
Édouard Geffray (auteur), Alba Ventura (intervenant), Bruce Toussaint (intervenant)
BRUCE TOUSSAINT7h35, avec Alba Ventura, nous accueillons Édouard Geffray, bonjour.
ÉDOUARD GEFFRAYBonjour.
BRUCE TOUSSAINTMinistre de l'Education nationale. On parle évidemment du classement PISA qui a rendu son verdict. Ce n'est pas bon, ce n'est pas bon du tout, le niveau des élèves de 15 ans dans tous les pays de l'OCDE est en baisse, et en France aussi évidemment. Est-ce qu'on peut même parler de résultats catastrophiques ?
ÉDOUARD GEFFRAYEn tout cas de résultats qui constituent une alerte collective, plus qu'une alerte même, une dimension un peu alarmante collectivement. Parce qu'en réalité on est sur un point de rupture universelle dans l'éducation.
ALBA VENTURAMais on a changé de catégorie là.
ÉDOUARD GEFFRAYOui, mais évidemment c'était jamais arrivé, c'est-à-dire que quand vous regardez en fait la France suit la pente de l'OCDE, on colle à la moyenne après l'OCDE, on décroche un peu plus en maths, un peu plus, mais en réalité on suit une pente globale qui est assez vertigineuse depuis maintenant 2018. Et pour moi, il y a une rupture éducative. C'est-à-dire que ce qui est en train de se passer c'est que partout dans le monde, et dans tous les pays développés. On est en train de déléguer en fait, on a délégué l'éducation, le savoir, etc. aux réseaux sociaux, aux numériques. Et ce que dit très bien PISA, c'est qu'il y a un impact des réseaux sociaux, de la consommation des réseaux sociaux, de la surexposition aux écrans, qui est démesuré. Et en même temps, les parents ont pris une distance par rapport à la scolarité de leurs enfants, et s'y impliquent beaucoup moins.
ALBA VENTURAMais on a fabriqué une génération plus bête ? Est-ce qu'on peut dire ça ?
ÉDOUARD GEFFRAYAlors, je ne suis pas sûr qu'elle soit plus… Je ne crois pas, je suis même sûr qu'elle n'est pas plus bête, elle est plus distraite. En fait, ce qui serait intéressant, c'est de mesurer ce que ferait cette génération si on la mettait, par exemple, un mois sans télé. Est-ce que c'est juste une question de concentration si elle était un mois sans portable ?
ALBA VENTURAIl faut tenter ça, monsieur le ministre.
ÉDOUARD GEFFRAYMais je pense que je vais le tenter à un moment ou à un autre, de regarder en fait ce qui se passe quand on est vraiment déconnecté. C'est-à-dire, est-ce que c'est une génération qui va retrouver très vite ses facultés, ou est-ce que c'est une génération qui a effectivement, en termes de mémorisation, de capacité de concentration, perdu quelque chose ?
ALBA VENTURAMais il y a des initiatives à prendre, et c'est évident. Je parlais de la lecture tout à l'heure dans l'édito, parce que c'est criant, le manque… Je me demandais si on ne pouvait pas faire lire plus les élèves. Est-ce que ça permettrait d'augmenter le niveau, les compétences ?
ÉDOUARD GEFFRAYBien sûr. Alors, d'abord, il faut faire lire plus. Ce que nous dit très bien cette évaluation _ mais ce que je dis depuis un an en demeurant, on n'a pas attendu PISA, c'est pour ça que je ne suis pas surpris - c'est que les élèves, globalement, partout dans le monde, mais y compris en France, ont décroché par rapport à la lecture. Ça, nous, on le voit. Donc, ils ont décroché par rapport au vocabulaire, et donc par rapport aux différents niveaux de compréhension d'un texte. Donc, oui, il faut lire. Il y a un truc tout bête que je vais faire, là, à partir de maintenant, c'est qu'au début de chaque vacances, enfin, juste avant les vacances, à chaque fois, toute l'année, Toussaint, Noël, etc., on va donner des listes de lecture aux parents, recommander voilà ce que peut lire votre enfant à tous les niveaux : CE2, CM1, 5e, etc., pour déjà remettre le livre au cœur. Et au-delà de ça, mais ça, on ne pourra pas y arriver tout seul…
ALBA VENTURAIl n'y aura pas d'obligation ?
ÉDOUARD GEFFRAYNon, mais déjà, c'est une incitation, il faut remettre le livre. Ils ont une vie envahie d'écran, il faut envahir leur vie de livre. C'est la seule solution.
ALBA VENTURAPourquoi on ne copie pas ce qui marche dans les autres pays ? Je pense aux pays asiatiques. On nous a parlé sans cesse de cette méthode Singapour. On ne sait même pas si on peut l'appliquer ou pas. Alors peut-être que je dis une bêtise, je vous vois sourire, mais pourquoi on ne fait pas ce qui marche ailleurs ?
ÉDOUARD GEFFRAYD'abord, importer un système éducatif, si je puis dire, dans un environnement culturel différent, l'expérience montre que ça ne marche pas très bien. Et les solutions ne sont pas les mêmes quand vous regardez en Europe, par exemple, et en Asie. Ça, c'est la première chose. La deuxième chose, c'est qu'en Asie, singulièrement en Chine, ils ont une régulation des réseaux sociaux qu'on n'a pas. TikTok en Chine, il est plafonné à 40 minutes, et l'algorithme est configuré pour pousser les contenus pédagogiques.
ALBA VENTURAPourquoi on ne fait pas ça ?
ÉDOUARD GEFFRAYOn a, comme vous le savez, essayé d'interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. On a eu un problème juridique avec le conseil constitutionnel.
ALBA VENTURAMais il faut y aller à fond, il faut la reformuler.
ÉDOUARD GEFFRAYComment ? C'est la volonté du Président de la République. Il a dû réécrire à Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, il y a deux jours, là-dessus. La volonté de la France est très claire : il faut interdire les réseaux sociaux destructeurs au moins de 15 ans. Ça, c'est très, très clair. Et par ailleurs, il y a un deuxième élément qui est important, et que je partage avec les parents grâce à vous, c'est que nous sommes un pays dans lequel, historiquement, les objectifs d'apprentissage, qu'est-ce que vous devez apprendre chaque année, sont très peu explicités et précis. D'ailleurs, je pense que si vous avez des enfants, vous ne savez pas forcément ce qu'ils sont censés apprendre cette année. Un pays comme l'Angleterre s'est complètement redressé, tout simplement grâce à ça. Comme tout le monde savait exactement ce qu'il fallait faire, les parents se sont réimpliqués, ils ont pu suivre la scolarité de leurs enfants. Et donc, pareil, au retour des vacances de la Toussaint, tous les parents de France et tous les enfants de France vont recevoir les objectifs d'apprentissage de leur année. Ils le recevront désormais à chaque rentrée. Comme ça, tout le monde pourra savoir où on va.
ALBA VENTURAOn parle du soutien des familles, qui est assez faible en France, mais est-ce qu'on ne culpabilise pas un peu les parents, là ?
ÉDOUARD GEFFRAYMoi, je ne suis pas du tout partisan de culpabiliser qui que ce soit, si vous voulez. Chacun en est actuellement à faire les comptes et à se demander qui est responsable de quoi. La réalité, c'est que quand c'est à ce point mondial et à ce point complexe, il n'y a pas un facteur identifiable. Par contre, ce que je sais et ce que je dis, c'est que les parents sont un levier. Ce n'est pas une faute, c'est un levier. Un parent qui dit tous les soirs à son enfant "qu'est-ce que tu as appris aujourd'hui ?" il le fait progresser dans des proportions phénoménales. Parce que l'enfant est amené à restituer et donc à mémoriser.
ALBA VENTURAÉdouard Geffray, vous allez dire que je vous parle encore d'écran, mais je vais vous parler de cinéma. Parce que, je me dis, ce ne serait pas une bonne idée de faire des sorties cinéma, d'aller voir De Gaulle au cinéma, Monte-Cristo, etc. Pourquoi on ne fait pas ça plus souvent ?
ÉDOUARD GEFFRAYAlors, on a un dispositif que d'ailleurs je promeus, parce que j'ai moi-même participé à son déploiement, son accélération, qui s'appelle "Ma classe au cinéma". Il faut savoir que chaque année, on a 2 millions d'élèves qui vont au cinéma 3 fois dans l'année avec leur professeur pour justement découvrir des grandes œuvres du patrimoine. Et l'objectif, c'est de le doubler d'ici 2 ans - c'est l'objectif que j'ai donné au ministère - de manière à ce que justement, on ait un maximum d'élèves qui passent du petit écran au grand et qui lèvent les yeux, comme disait Godard.
ALBA VENTURAVous l'avez vu, vous, De Gaulle ?
ÉDOUARD GEFFRAYOui, excellent.
ALBA VENTURAÇa vous a plu ?
ÉDOUARD GEFFRAYBien sûr.
ALBA VENTURAUne question sur les conséquences de la canicule, parce qu'il a été question de rénover, d'isoler les écoles. Où en sommes-nous ? Est-ce que les écoles ont des climatiseurs désormais pour les prochaines canicules ?
ÉDOUARD GEFFRAYAlors, vous savez que Sébastien Lecornu, le Premier ministre, avait annoncé au tout début de l'été qu'il y avait un plan d'urgence d'équipement avec EDF. Dans ce cadre-là, ce que je peux vous dire ce matin, parce qu'on a eu les comptes hier soir, c'est qu'à date, on a déjà 50 000 équipements qui ont été acquis par des écoles ou des établissements à travers toute la France. Donc 50 000 climatiseurs, etc., qui ont été acquis depuis la mi-juillet.
ALBA VENTURAEt EDF va les rembourser ?
ÉDOUARD GEFFRAYEt EDF le rembourse, exactement.
ALBA VENTURA50 000 ?
ÉDOUARD GEFFRAY50 000… Sachant qu'on a encore jusqu'à fin septembre et que beaucoup de mairies, évidemment, avec les vacances, etc., n'ont pas forcément pu faire la démarche. Mais donc, on a d'ores et déjà 50 000 équipements qui ont été acquis en l'espace de 6-7 semaines. L'idée, c'est qu'on puisse encore en acquérir d'autres, évidemment, dans les prochaines semaines donc tous les établissements sont invités à le faire. Et puis, par ailleurs, on a lancé l'identification des 3 000 écoles… 2 500 écoles les plus fragiles. On a la liste maintenant. Et sur ces écoles-là, on est en train de mettre le paquet avec à la fois diagnostique, isolation, et puis évidemment outils de transition.
ALBA VENTURAJ'ai une question sur l'abaya, puisque LFI a fait polémique par la voix de Mathilde Panot en déclarant que si Jean-Luc Mélenchon est élu à la présidence de la République, ils reviendront sur l'interdiction de l'abaya à l'école. Qu'est-ce que vous lui répondez ce matin ?
ÉDOUARD GEFFRAYMoi je crois profondément au principe de laïcité. Et un principe, c'est un principe. Ce n'est pas quelque chose qu'on foule au pied ou qu'on négocie. Il n'est pas pour rien. Il est là pour permettre à un jeune de grandir spirituellement à l'abri de la pression des autres et en dehors de l'école. Et l'école, c'est neutre. Donc l'abaya n'a pas sa place à l'école, pas plus que le voile, pas plus que la grand-croix, pas plus que la kippa.
ALBA VENTURAEt encore une question : en pleine préparation du budget, on apprend ce matin que le Premier ministre envisage de baisser l'indemnité des ministres. Vous êtes pour ?
ÉDOUARD GEFFRAYC'est une décision par définition qui ne relève pas de mon champ.
ALBA VENTURAMais il a raison ?
ÉDOUARD GEFFRAYPar principe, je considère que mon Premier ministre a toujours raison.
ALBA VENTURAFayot !
ÉDOUARD GEFFRAYNon, non, non, mais c'est parce que… Non, non, mais attendez, c'est mon Premier ministre. Si vous n'êtes pas d'accord avec le Premier ministre, vous partez. Et si l'effort collectif passe par la participation des ministres, eh bien ma foi, j'y participerai volontiers.
BRUCE TOUSSAINTVous avez vu, tout peut arriver ici. La dernière séquence de cette interview. J'y crois, je n'y crois pas, monsieur le ministre, on vous fait des propositions.
ÉDOUARD GEFFRAYA mon Premier ministre, j'y crois. Profondément.
BRUCE TOUSSAINTAlors, vous l'avez déjà répondu, donc on va faire très court. Une école 100 % sans portable ?
ÉDOUARD GEFFRAYÇa, j'y crois.
BRUCE TOUSSAINTBien, Alba ?
ALBA VENTURAAvancer l'entrée à l'école maternelle de 3 ans à 1 an, comme le propose Bruno Le Maire. J'y crois, je n'y crois pas ?
ÉDOUARD GEFFRAYJe n'y crois pas. Un enfant sur deux, ça n'a pas marché à cet âge-là.
BRUCE TOUSSAINTBien, augmenter de 20 % le salaire des enseignants en 5 ans. Ça, c'est Édouard Philippe qui propose ça.
ÉDOUARD GEFFRAYÇa, j'y crois et c'est nécessaire.
ALBA VENTURAEt ne pas changer de ministre de l'Éducation nationale pendant 5 ans, comme le propose Gabriel Attal. J'y crois, je n'y crois pas ?
ÉDOUARD GEFFRAYÇa, j'y crois, plutôt en tout cas.
BRUCE TOUSSAINTBien, merci beaucoup, Édouard Geffray. Vous avez fait deux annonces qui concernent les parents qui nous regardent : des listes de lectures proposées pour les vacances scolaires. Ça ne sera pas en vigueur tout de suite, ça ?
ÉDOUARD GEFFRAYSi, si, dès la Toussaint.
BRUCE TOUSSAINTDès la Toussaint.. Deuxième proposition. Vous dites qu'il faut qu'on présente plus clairement les compétences à acquérir pendant une année scolaire pour que ce soit plus clair aussi pour les parents.
ÉDOUARD GEFFRAYEt ça sera au retour des vacances de la Toussaint.
source : Service d'information du Gouvernement, le 18 septembre 2026
La source —
vie_publique · nº 304643
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