Interview de Mme Aurore Bergé, ministre déléguée, chargée de l'égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations, à France Info le 17 septembre 2026, sur les moyens accordés à la lutte contre les violences faites aux femmes
Aurore Bergé (auteur), Simon Le Baron (intervenant)
SIMON LE BARONUn milliard et demi d'euros par an, c'est donc le montant que le Premier ministre propose de sanctuariser et de graver dans le marbre pour l'année prochaine et pour les suivantes. Sauf que les associations disent qu'il en faudrait au bas mot au minimum deux fois plus : trois milliards par an pour financer cette ambitieuse loi dite "intégrale", qui a pour objectif en tout cas d'apporter une réponse complète, transversale, coordonnée, aux violences faites aux femmes et aux enfants. Cette loi, cette proposition de loi, en tout cas pour l'instant, vient d'arriver en commission à l'Assemblée nationale et vous avez été auditionnée hier. Aurore Bergé, bonjour.
AURORE BERGÉBonjour.
SIMON LE BARONVous êtes la ministre déléguée chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations. Est-ce que vous êtes déçue, vous aussi, par ce montant affiché par Sébastien Lecornu ?
AURORE BERGÉAlors, le Premier ministre a été très clair : c'est 1,5 milliard d'euros, c'est un socle, c'est un point de départ, ce n'est pas un point d'arrivée sur ce que sera le budget en 2027 et sur les années à venir. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que pour le Gouvernement, il y a 1,5 milliard d'euros qui sont, j'allais dire, irréversibles, sur lesquels nous n'envisageons jamais de revenir sur les violences faites aux femmes. Et 2,6 milliards d'euros dédiés à la protection de nos enfants et à la protection de l'enfance. Il me paraît essentiel aussi de le préciser, rien n'empêche et rien n'empêchera que les moyens continuent à augmenter. Je peux vous annoncer déjà que ce sera le cas, par exemple, pour mon ministère dont les moyens vont augmenter. On va dépasser les cent millions d'euros. Pour la première fois dans ce ministère, les moyens auront triplé depuis 2017.
SIMON LE BARONC'est un petit budget quand même. Cent millions, c'est un des plus petits budgets du Gouvernement.
AURORE BERGÉOui, mais ça veut dire qu'on a commencé avec trois fois moins pour les associations, c'est-à-dire qu'on finit le mandat avec trois fois plus que ce qu'elles avaient. Donc on peut dire que ce n'est pas suffisant. Mais on peut aussi constater qu'on a donc multiplié par trois ce montant. Et à cela s'ajoutent déjà un certain nombre d'effectifs supplémentaires. Parce que, quand on parle d'augmentation des moyens, on l'a vu malheureusement, par exemple dans un certain nombre de crises ou d'éléments tragiques, je pense à l'affaire Lyhanna, on parle d'abord de moyens humains. Quand on dit qu'on va augmenter encore de 300 magistrats et 300 greffiers supplémentaires, qu'on va augmenter au sein de la police de 700 enquêteurs supplémentaires, qu'on va augmenter de cinquante personnes la protection judiciaire de l'enfance… Vous voyez que tout ça, ça veut dire que c'est en plus des 1,5 milliard.
SIMON LE BARONLà aussi, le ministre, le Premier ministre mettent en avant effectivement ces recrutements-là aussi dans ces annonces. Sauf que là non plus, il n'y a rien de nouveau. Tout ça a été annoncé par le ministère de l'Intérieur.
AURORE BERGÉC'est nous, oui, parce que ce sont des moyens supplémentaires en 2027.
SIMON LE BARONEt le ministère de la Justice, déjà, il acte en fait des annonces qui avaient déjà été faites. Pourquoi ne pas graver dans le marbre ces trois milliards d'euros, encore une fois au minimum du minimum réclamés par les associations et pour lesquels vous aviez dit vous-même que le budget ne serait pas un obstacle, aviez-vous dit sur cette moi intégrale.
AURORE BERGÉJ'essaye de faire les choses un peu dans l'ordre. L'ordre c'est quoi ? C'est d'abord on va débattre, examiner la loi intégrale et j'espère qu'elle sera votée, j'espère même votée à l'unanimité aujourd'hui, ce n'est pas acquis. Par exemple, La France insoumise a dit qu'en l'état, ils ne votaient pas la loi. J'espère qu'ils changeront d'avis parce que je pense qu'on peut atteindre un consensus national qui me semble nécessaire sur la lutte contre les violences faites aux femmes et aux enfants. Donc, moi, je souhaite que la loi soit votée et, une fois que la loi sera votée, qu'on mette en face les moyens qui sont nécessaires pour que cette loi fonctionne. Par ailleurs, j'ai annoncé hier, dans le cadre de mon audition, que nous présenterons avec le Gouvernement un amendement à ce texte pour qu'il y ait une loi de programmation. Cela ne s'est jamais fait. C'est-à-dire qu'on puisse dire année après année : voilà les moyens qui sont nécessaires pour que cette loi et tout ce qui existe déjà dans la nécessité de protéger les femmes et qu'on a déployé depuis 2017, puissent fonctionner. Donc, encore une fois, 1,5 milliard d'euros dans les violences faites aux femmes, 2,6 pour la protection de l'enfance, c'est le point de départ. Cela ne sera pas le point d'arrivée en 2027.
SIMON LE BARONVous le garantissez ?
AURORE BERGÉOui, je le garantis. Et par ailleurs, j'espère aussi que ce débat sera au cœur de la campagne présidentielle, parce que beaucoup d'associations me disent : "Et il se passera quoi l'année d'après ?". Mais l'année d'après, ça dépend de la campagne présidentielle. Cela dépend de l'engagement des candidates et des candidats. Cela dépend aussi de la nécessité qu'on a à maintenir ce débat.
SIMON LE BARONVous laissez au prochain Gouvernement, à la prochaine majorité, le soin de dire si oui ou non on va jusqu'à ces trois milliards.
AURORE BERGÉNon, ce n'est pas ce que je dis. Je dis juste que moi, je sais ce que nous avons fait depuis dix ans. Je sais que depuis dix ans, nous avons une maison de protection des familles dans chaque département, qu'on a une maison de santé des femmes dans chaque département. On a des salles d'audition Mélanie pour entendre et recueillir la parole des enfants dans tous les départements. Mais je ne peux pas préjuger de l'avenir. Je ne sais pas qui sera élu dans notre pays dans quelques mois. Je ne sais pas si les différents candidats s'engageront tous sur à la fois des moyens budgétaires, des moyens humains, sur le fait qu'ils maintiendront actives ces lois. Ce qu'un Gouvernement a fait, c'est évident qu'un autre Gouvernement peut le défaire.Moi, je m'engage pour moi, je m'engage pour ce Gouvernement et je dis qu'on a sanctuarisé ce socle et qu'on ira même au-delà en 2027.
SIMON LE BARONMais vous entendez quand même la déception pour l'instant des associations, notamment la Fondation des femmes, qui publie ce matin son baromètre et qui dit que six associations de protection des femmes et des enfants, six associations sur dix sont en mauvaise santé financière et manquent de personnel : travailleuses sociales, psychologues, etc. Écoutez la directrice des projets de la Fondation des femmes, Laura Slimani.
LAURA SLIMANI, DIRECTRICE DES PROJETS DE LA FONDATION DES FEMMES40% des associations nous disent devoir refuser des demandes d'aide, refuser des bénéficiaires. Donc, il y a un certain nombre de femmes et d'enfants qui trouvent porte close parce que les associations n'ont pas les moyens. Elles n'ont pas assez de travailleuses sociales, elles n'ont pas assez de juristes, elles n'ont pas assez de psychologues pour accompagner ces femmes et ces enfants. Donc, oui, aujourd'hui, on tire la sonnette d'alarme. Et donc maintenant, c'est au Gouvernement, c'est lui seul qui peut débloquer la question des moyens. Donc, on lui demande solennellement de prendre ses responsabilités sur ces milliards d'euros qui sont nécessaires. Il n'y a pas de raison que la protection des femmes et des enfants soit moins importante que notre budget de la Défense.
SIMON LE BARONVous pouvez les rassurer encore une fois ce matin ?
AURORE BERGÉAlors, déjà, moi, je suis en lien constant, permanent avec les associations qui sont sur le terrain et qui font un travail qui est absolument indispensable pour garantir l'accompagnement des victimes, une fois justement qu'on a repéré, détecté les violences. Encore une fois, les moyens consacrés par l'État aux associations ont considérablement augmenté. Après, c'est vrai qu'il y a eu aussi des choix qui ont été faits par certaines collectivités d'arrêter parfois tout financement à destination des associations qui protègent les femmes et les enfants. C'est un travail collectif. C'est le travail de l'État. C'est le travail des collectivités, c'est le travail de toute la société. Quand on veut combattre les violences faites aux femmes et aux enfants, moi, je le dis la première : je peux répondre de mes moyens, pas de ceux des autres, je le dis, moi, mon budget va continuer à augmenter en 2027, dans un moment où on sait que la dépense publique est très contrainte. C'est un choix qui est tout sauf anodin de se dire que c'est prioritaire. De la même manière que l'examen de ce texte a été prioritaire et que c'est le seul texte dont on débattra avant l'examen budgétaire, en laissant tout le temps nécessaire, qu'on a dit qu'on était favorable à ce texte, qu'on allait accompagner chacune des mesures, chacune des propositions pour qu'elles existent ensuite dans la vie des Françaises et des Français, dans la vie de nos enfants, parce que c'est cela qui compte.
SIMON LE BARONLe Premier ministre dit dans sa tribune dans le journal Le Monde : "La mort de Lyhanna nous oblige". Cette petite fille de onze ans tuée dans le Gers après une chaîne de dysfonctionnements policiers et judiciaires. On est à la hauteur de l'enjeu ?
AURORE BERGÉOn le saura. On a beaucoup fait, encore une fois en dix ans. Et on a encore beaucoup à faire. Et c'est exactement ce qu'on fait à la fois dans la loi et dans les moyens qui vont continuer à augmenter.
SIMON LE BARONJe voulais passer du temps sur cette question des moyens, parce qu'elle est extrêmement importante et centrale pour les associations, et ce chiffre de trois milliards est mis en avant par ces associations, encore une fois, comme étant.
AURORE BERGÉBien sûr, c'est légitime et je le dis, je me permets de le dire : une loi spéciale, ça garantit le socle. Si on veut que les moyens augmentent, il faut un budget.
SIMON LE BARONEt vous passez ce message ce matin aux oppositions, évidemment, qui, pour beaucoup, disent déjà qu'elles censureront le Gouvernement lors de l'examen du budget. J'en viens donc au fond, après avoir parlé des moyens. Vous avez proposé hier, en commission, d'ajouter une disposition à cette loi intégrale pour introduire la notion de contrôle coercitif dans la loi. Qu'est-ce que ça veut dire ?
AURORE BERGÉAlors, on a souvent appelé ça l'emprise. D'ailleurs, il y a beaucoup de films. Le film de Géraldine Nakache, par exemple, est aujourd'hui à l'écran parle de cette question-là. Pourquoi ? Parce que la violence, ce n'est pas que des coups. Et ça ne commence en fait jamais par des coups. Les femmes ne sont pas stupides, vous savez. Si au premier jour d'une relation on subissait des coups, on partirait en courant. Il y a bien d'autres mécanismes qui se mettent en place : de contrôle de l'entourage, de contrôle de la vie professionnelle, de contrôle des comptes, de contrôle des déplacements, de la manière avec laquelle on se vêtit, on se maquille, de ce qu'on a le droit ou pas de faire. Et ces mécanismes, ils se mettent en place parfois pendant des mois, des années, voire des dizaines d'années. Et ensuite d'autres violences peuvent survenir : des violences sexuelles, des violences physiques. Donc intégrer cette notion dans le droit, c'est reconnaître que ces violences existent. Et c'est garantir que des condamnations puissent exister pour ces faits-là. Parce que ce ne sont pas des violences qui seraient moins importantes. C'est un type de violence, malheureusement aussi, et c'est ce sur quoi beaucoup les gendarmes ou les policiers m'interpellent, qui se produit maintenant dans les très jeunes couples, c'est-à-dire des adolescents de douze ans, de treize ans, où des mécanismes de contrôle se mettent en place parce qu'à force d'être intoxiqués par ce qu'ils voient sur les réseaux sociaux, en particulier baignés dans ces contenus dits masculinistes, ils considèrent que finalement, les mécanismes de contrôle, de domination, ça fait partie du quotidien d'un couple, ça fait partie de la vie d'un couple. Et c'est évidemment ce qu'on veut combattre.
SIMON LE BARONUn mot sur la prescription. Cette loi vise à modifier le délai de prescription pour une prescription glissante. C'est-à-dire que la prescription qui s'applique à un viol serait prolongée si une nouvelle agression sexuelle est commise par le même auteur sur une autre victime. Vous soutenez cette mesure ?
AURORE BERGÉOui, je la soutiens, je l'avais même moi-même proposée. Mais moi je pense qu'il faut aller plus loin. Moi, je suis favorable à l'imprescriptibilité, c'est-à-dire qu'il n'y ait jamais de délai quand on parle de crimes sexuels commis sur les mineurs. Qu'on ne puisse jamais dire à un adulte qui a subi dans l'enfance des violences sexuelles : "C'est trop tard, il fallait parler plus tôt".
SIMON LE BARONSur les mineurs, spécifiquement.
AURORE BERGÉOui, sur les mineurs, parce que je crois que l'inceste est un crime spécifique, à part, qui justifie qu'il soit traité avec cette légitimité-là. Et donc oui, qu'il n'y ait jamais de délai de péremption. On est en train de dire à des victimes en fait, à nouveau, on vous dit que la faute est sur vous, qu'il fallait parler plus tôt. Non, si on ne parle pas, c'est qu'on n'est pas en capacité encore de révéler et de dire.
SIMON LE BARONÉcoutez ce que disait votre collègue Yaël Braun-Pivet, qui est présidente de l'Assemblée nationale, c'était en juin sur ce sujet de l'imprescriptibilité.
YAËL BRAUN-PIVET, PRÉSIDENTE DE L'ASSEMBLÉE NATIONALESi on va jusqu'à l'imprescriptibilité, il faut après être capable de faire un vrai procès, un procès équitable avec la capacité d'apporter des preuves. Et on m'oppose à cela l'ADN. Mais l'ADN n'est pas une preuve absolue et n'est surtout pas la preuve des faits qui ont été commis : est-ce qu'il y a eu des violences et est-ce qu'il n'y avait pas de consentement, etc. Donc l'imprescriptibilité pour moi ne permet pas dans ce type d'affaire d'apporter ensuite un procès équitable. Donc je pense que c'est une fausse bonne idée.
SIMON LE BARONQue lui répondez-vous rapidement ?
AURORE BERGÉMoi je pense qu'il faut écouter les victimes. Il faut partir de ce que les victimes nous demandent. Et dans le cadre des violences sexuelles, il y a rarement d'éléments de preuve matérielle. Et c'est bien la difficulté. Mais les preuves matérielles, parfois, elles n'existent pas une semaine après, un mois après, la question n'est pas le délai. La question des victimes, ce n'est pas de dire : "Je veux la garantie d'une condamnation", c'est de dire : "Je veux la garantie de l'accès à la justice". Je pense que les enfants qui ont subi l'inceste, qui ont subi des crimes sexuels, doivent avoir tout au long de leur vie le droit d'avoir accès à la justice.
SIMON LE BARONSur l'écoute des victimes, vous avez pris aussi plusieurs fois ces derniers mois l'exemple de Patrick Bruel comme illustration de la nécessité justement d'écouter ces victimes sans préjugés et sans suspicion systématique. La justice a confirmé hier l'allègement du contrôle judiciaire de Patrick Bruel, qui peut désormais de nouveau se rendre à l'étranger. Est-ce que ça vous choque ?
AURORE BERGÉMoi, je n'ai pas à commenter, je suis membre du Gouvernement, une décision qui est une décision de justice. Si je commence à m'immiscer dans des décisions de justice, je ne suis plus dans mon rôle et on n'est plus dans un État de droit. Ce qui est certain, c'est qu'on a aujourd'hui des dizaines de plaintes qui ont été formulées et qu'on ne peut pas, de manière systématique, considérer qu'on doit d'un côté dire aux femmes : "Parlez", et dès qu'elles parlent, mettre en doute leur parole, parce que ce sont des injonctions qui sont un peu contradictoires. En fait, on demande beaucoup aux victimes et je pense qu'on leur demande trop. Et l'objectif, c'est qu'on demande plus à la société et moins aux victimes.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 22 septembre 2026
La source —
vie_publique · nº 304705
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