Interview de Mme Aurore Bergé, ministre déléguée, chargée de l'égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations, à France Info le 10 septembre 2026, sur le racisme, les discriminations, et le budget.
Aurore Bergé (auteur), Alix Bouilhaguet (intervenant)
ALIX BOUILHAGUETBonjour Aurore Bergé.
AURORE BERGÉBonjour.
ALIX BOUILHAGUETOn va parler transparence salariale. Mais juste avant, un concert de la DJ Barbara Butch a été annulé à Amiens. Ses opposants reprochent à cette DJ, qui est française, juive et queer, d'avoir signé une tribune en faveur de la loi Yadan visant à lutter contre les nouvelles formes d'antisémitisme. L'association France Palestine Solidarité qui avait appelé au boycott crie victoire. Vous, vous avez parlé d'actes de lâcheté. Lâcheté de la part de qui ?
AURORE BERGÉLâcheté de la part, évidemment, de la salle de spectacle, qui a préféré déprogrammer une artiste française au motif qu'elle est juive, parce que les appels au boycott qui la visent, la visent parce qu'elle est juive. Ce sont des appels au boycott qui sont antisémites. Aussi parce que la préfecture avait dit de manière très claire à la salle de concert que la sécurité serait garantie. Donc, l'argument sur la sécurité des spectateurs ne tient pas. Donc, oui, c'est de la lâcheté. Et je pense que ça doit entraîner des conséquences sur, aussi, pourquoi cette décision a été prise par la salle de concert, qui est largement financée par les Français, par de l'argent public, notamment.
ALIX BOUILHAGUETLe maire d'Amiens estime que la sécurité n'était pas assurée.
AURORE BERGÉEn fait, c'est la préfecture qui doit déterminer. Mais je regrette que le maire considère que ce soit une sage décision, parce que se dire qu'en 2026, on a une artiste française qui, au motif qu'elle est juive, au motif qu'elle subit des appels au boycott, puisse être déprogrammée, en fait, l'ensemble des partis politiques, l'ensemble des élus de la République devraient s'insurger et considérer qu'on n'a pas à déprogrammer des artistes, qu'on n'a pas à annuler, à supprimer, comme ça, une programmation.
ALIX BOUILHAGUETC'est un dangereux précédent pour vous ?
AURORE BERGÉJe crois que ça crée des précédents. J'ai vu aussi d'autres maires qui, eux, disaient qu'ils seraient ravis d'accueillir Barbara Butch, et je crois que c'est plutôt comme ça qu'il faut fonctionner, c'est-à-dire avoir un peu plus de courage que de faire preuve de lâcheté, comme ça a pu être le cas à Amiens.
ALIX BOUILHAGUETLe RN, qui est secoué par cette polémique autour d'un policier municipal de Carcassonne, qui a tenu des propos racistes et misogynes, le parti de Marine Le Pen a aussitôt pris ses distances avec ce policier qui faisait partie de son service d'ordre. Pour vous, c'est un acte isolé ou c'est le vrai visage du Rassemblement national ?
AURORE BERGÉEn fait, ce n'est pas un acte isolé quand ça se répète. Ce n'est pas un acte isolé quand on se souvient des élections législatives en 2024.
ALIX BOUILHAGUETLes fameuses brebis galeuses, appelées comme telles par Jordan Bardella.
AURORE BERGÉOn parle de brebis galeuses, mais brebis galeuses, c'est, en effet, très isolé dans un troupeau, et puis, ça s'arrête. Là, le problème, c'est que l'histoire se répète.
ALIX BOUILHAGUETMais le RN dit qu'à chaque fois, il y a des exclusions.
AURORE BERGÉOui, mais une fois que ça apparaît dans la presse, c'est-à-dire une fois que la presse s'en empare, une fois que les images circulent sur les réseaux sociaux, une fois qu'en fait, ils n'ont plus d'autre choix que de le faire, parce qu'on parle quand même de propos d'une grande gravité, quand on voit qu'on a des propos de ce niveau-là, racistes, homophobes, misogynes, exercés par un policier municipal qui a comme mission, quand même, de faire respecter l'ordre public et la loi.
ALIX BOUILHAGUETSauf que les faits se sont déroulés sous la précédente municipalité qui, à l'époque, était d'hiver droite. Quelle est la responsabilité du Rassemblement national dans ces faits ?
AURORE BERGÉEn fait, la question que vous me posez, c'est : est-ce que c'est isolé ou pas ? Moi, ma réponse, c'est que ce n'est pas le premier fait. Ce n'est pas la première fois qu'on le découvre. Et vraisemblablement, il se trouve que ce policier municipal était non seulement policier municipal en exercice, mais également membre du service d'ordre du Rassemblement national, sans doute adhérent, d'ailleurs, du Rassemblement national. Donc, ça veut dire qu'encore une fois, c'est l'un des leurs. Et qu'au moment des législatives, des candidats qu'ils avaient investis ont dû être ensuite exclus. Mais exclus pourquoi ? Exclus parce que dans la presse, un certain nombre de leurs propos avait été révélé. Donc, soit il y a une part d'incompétence, on ne sait pas qui sont les membres, on ne sait pas qui sont les adhérents, on ne sait pas qui sont les policiers municipaux, on ne sait pas qui sont les candidats aux législatives, soit c'est un choix. Parce que finalement, on se dit "On fait avec, et tant que ça ne se sait pas trop, on préfère composer de cette manière-là".
ALIX BOUILHAGUETJe voulais aussi revenir ce matin sur vos propos. Hier, vous avez été interrogé pour savoir si la théorie du grand remplacement était raciste. Vous avez répondu que ce n'était pas raciste, que c'était un débat politique. Je rappelle juste pour nos téléspectateurs que cette théorie, elle a été popularisée par un écrivain d'extrême droite, Renaud Camus, qui affirme que les populations européennes seront progressivement remplacées par des populations immigrées. Est-ce que vous maintenez vos propos ?
AURORE BERGÉMoi, j'ai dit une chose très claire, c'est que je considère que cette théorie est une théorie mensongère, qu'elle est fausse, qu'elle attise les peurs, qu'elle ne se base sur aucune donnée statistique. Parce qu'en fait, au départ, ça devrait être des éléments statistiques. Est-ce que oui ou non, la population française, qui est déjà diverse dans sa composition et dans son histoire, est-ce que oui ou non, elle serait remplacée par des populations venues de l'étranger ? C'est faux et c'est mensonger. Et ça joue avec l'État.
ALIX BOUILHAGUETMais est-ce raciste ?
AURORE BERGÉEn revanche, comme on m'interrogeait sur la question de la liberté d'expression, est-ce que quelqu'un, demain, sur votre antenne, a le droit de défendre cette idée-là ? Je crois que ça fait partie du combat politique. Je crois que ça fait partie de la liberté d'expression. Et donc, je crois que le ranger sur le caractère raciste voudrait dire "On n'a pas le droit d'en débattre". Moi, je préfère combattre. Je préfère combattre. Quand on voit le policier municipal, il n'y a pas de doute : il n'y a pas de doute sur le caractère raciste, il n'y a pas de doute sur le caractère homophobe, il n'y a pas de doute sur le caractère misogyne. Et j'espère qu'il sera sanctionné.
ALIX BOUILHAGUETSur ce caractère raciste, la Commission nationale consultative des droits de l'homme, elle a souligné que le grand remplacement contribue à faire revenir implicitement la notion de race dans le débat politique et participe à la banalisation des théories racistes. Pour elle, il n'y a pas de doute, c'est raciste.
AURORE BERGÉDéjà, ce n'est pas exactement ce qu'elle dit. Elle ne dit pas : "C'est raciste". Elle dit : "Ça peut concourir à", ce qui n'est pas exactement la même chose. Et d'ailleurs, je ne crois pas que quelqu'un ait été condamné pour racisme pour avoir dit ça. Et je pense que c'est là où il faut être très prudent. On s'engage dans une campagne présidentielle, on sait qu'on a une explosion des actes antisémites, on sait qu'on a une libération de la parole raciste. Et donc, je pense qu'il faut être extrêmement vigilant, extrêmement déterminé, extrêmement ferme, mais qu'il faut aussi rappeler qu'il y a un débat politique, qu'il y a un combat politique à mener, qu'il ne faut pas abdiquer ce combat politique-là face à l'extrême droite, mais il ne faut pas empêcher que l'extrême droite puisse s'exprimer. Parce que si vous donnez le sentiment de brider, si vous donnez le sentiment d'empêcher, alors, vous ne faites finalement que renforcer toutes les théories complotistes sur lesquelles on voit bien à quel point, ensuite, le Rassemblement national peut prospérer.
ALIX BOUILHAGUETJe le disais en ouverture de cette interview : le projet de loi sur la transparence salariale est présenté à 14h en Conseil des ministres. De manière très concrète, qu'est-ce que ça va changer, notamment pour les femmes ?
AURORE BERGÉAlors, l'objectif, c'est quoi ? L'objectif, c'est qu'il n'y ait pas d'arbitraire. Et l'objectif, c'est tout simplement de réduire les écarts de rémunération entre les femmes et les hommes. A temps de travail égal, on a 14% d'écarts. Mais quand on est vraiment sur le même poste et quand on compare le même poste, on a encore près de 4% d'écarts. Donc, un écart qui est évidemment inexpliqué, injustifié. Donc, faire de la transparence pour garantir qu'on vérifie que sur les postes comparables, on ait le même niveau moyen, le même niveau médian, c'est garantir le rattrapage. Et dans les pays qui l'ont mis en place, eh bien, on a vu des effets. Et on a vu une progression, il faut qu'on continue.
ALIX BOUILHAGUETEst-ce qu'il ne peut pas y avoir un effet pervers ? C'est-à-dire, qu'est-ce qui se passe en cas de litige, de discrimination salariale ? Est-ce que le risque, ce n'est pas de multiplier les contentieux en justice ?
AURORE BERGÉMoi, je crois que le risque qu'on prend, c'est le risque de l'inégalité salariale. Le fait qu'aujourd'hui, on ait 4% encore d'écarts, ça veut dire quoi ? Ça veut dire moins de pouvoir d'achat tout de suite. Ça veut dire moins de constitution de patrimoine pour les femmes. Ça veut dire moins de droit à la retraite après-demain pour les femmes. Le risque pour un pays, c'est ça : c'est le risque de l'injustice, le risque des inégalités, le risque de l'iniquité, le risque de l'arbitraire.
ALIX BOUILHAGUETEt ça ne va pas créer une nouvelle usine à gaz pour les entreprises, notamment pour les PME, qui vont devoir trier, collecter, classer beaucoup de données salariales ? Le ministre du travail, Jean-Pierre Farandou, il, lui-même, reconnaît que c'est un important travail. Est-ce qu'il n'est pas là, le risque ?
AURORE BERGÉVolontairement, justement. Déjà, on n'a pas mis la même temporalité, parce qu'on n'est pas les mêmes quand on est une entreprise de 60 salariés et une entreprise de 10 000 salariés. Donc, il y aura plus de temps de déploiement et de mise en œuvre pour les plus petites entreprises. Et on a travaillé avec elles. Et je salue d'ailleurs l'attitude de l'ACPME, de l'UDP, qui ont été très volontaires pour nous accompagner, accompagner ce texte. Et il y a beaucoup de données qui sont automatiques. Remplir les niveaux de rémunération, c'est automatisé. Et c'est ça qui va permettre, normalement, d'aller plus vite, même, que ce qu'il y avait aujourd'hui sur l'index.
ALIX BOUILHAGUETUn mot aussi sur la commission spéciale à l'Assemblée nationale qui a entamé lundi ces débats sur la promotion de la loi intégrale contre les violences sexuelles. L'examen du texte sera étudié début octobre. Cette loi intégrale, on le sait, elle va coûter environ 3 milliards. Est-ce qu'aujourd'hui, vous pouvez nous assurer que ces 3 milliards, ils seront sur la table malgré un budget qui semble très difficile à boucler ?
AURORE BERGÉDéjà, on commence l'examen le 1er octobre. C'est un engagement qu'on avait pris et qu'on tient au sein du Gouvernement. C'est même le seul texte dont on va débattre avant les questions budgétaires. On a toujours dit, avec le Premier ministre, que la question des moyens ne serait pas un obstacle. Et d'ailleurs, on en donne des preuves. Le budget du ministère de la Justice augmente. Et la principale demande, c'est l'augmentation des moyens humains, notamment des magistrats. Le budget du ministère de l'Intérieur également, parce que nous avons besoin de moyens d'enquête.
ALIX BOUILHAGUETEt donc, les 3 milliards seront là ?
AURORE BERGÉMon budget a augmenté pour garantir que le soutien aux associations augmente. Vous savez, depuis 2017, on a eu de cesse d'augmenter les moyens : d'augmenter les moyens des associations, d'augmenter les moyens d'enquête, d'augmenter les moyens des magistrats. Il y a des éléments qu'on doit encore renforcer dans la loi, encore renforcer dans chacun des départements français, Hexagone comme Outre-mer. C'est exactement ce qu'on va faire.
ALIX BOUILHAGUETMais l'enveloppe budgétaire sera au niveau ?
AURORE BERGÉOn en débattra, mais ce ne sera jamais un obstacle.
ALIX BOUILHAGUETVous allez avoir, peut-être, votre salaire baissé. Ça vous pose un problème ?
AURORE BERGÉCe n'est pas moi qui décide, vous savez. Quand vous appartenait à un gouvernement, il y a un Premier ministre qui prend des décisions, et on se conforme à ces décisions. C'est comme ça que ça se passe. Et puis, on verra bien si la décision, ensuite, est prise.
ALIX BOUILHAGUETC'est de la démagogie ?
AURORE BERGÉOn verra bien si la décision est prise. Je ne suis pas sûre que ce soit la principale préoccupation aujourd'hui. Je pense que c'est plus important de parler de la lutte contre les violences sexuelles.
ALIX BOUILHAGUETJuste un petit mot de la présidentielle. On voit que les ministres se rangent, les uns après les autres, derrière des candidats. J'en cite deux, Gérald Darmanin, Maud Bregeon qui soutient Édouard Philippe, Roland Lescure, qui, lui, s'engage vers Gabriel Attal. Et vous, vous roulez pour qui ? Est-ce que vous roulez, peut-être, pour vous ?
AURORE BERGÉDéjà, un : je bosse, parce que je pense qu'il y a encore beaucoup de choses qu'on peut faire. Et regardez les sujets qu'on vient d'évoquer. Je ne crois pas qu'ils soient indifférents pour les Français ou mineurs. Deux : moi, ça fait des mois que je dis qu'il faut qu'on puisse organiser une primaire, de manière à ce qu'on ait une candidature unique. Et je vois…
ALIX BOUILHAGUETVous dites comme Hervé Morin, comme François Bayrou, vous dites comme…
AURORE BERGÉJe dis qu'on a besoin de rassemblements et d'unités. Je dis que quand on a un rassemblement national qui peut gagner dans notre pays, parce qu'aujourd'hui, c'est non seulement plausible, ça peut devenir même probable, quand vous regardez toutes les enquêtes d'opinion qui sont menées, que ça devrait donc être notre obsession. Quelle est l'alternative que nous proposons ? Quel est le chemin d'espérance, aussi, que nous proposons aux Français ? Comment on continue à obtenir des résultats et comment on fait pour avoir une candidature unique ?
ALIX BOUILHAGUETPourquoi ne pas se rallier derrière Édouard Philippe, qui est le candidat, pour l'instant, en tête du bloc central ?
AURORE BERGÉEt je constate… Mais parce que l'enjeu, c'est comment vous départagez les uns et les autres. Et si vous ne départagez qu'à coup de sondage, eh bien, le risque, c'est que ces sondages puissent fluctuer et que le favori d'un mois ne soit plus le favori du mois d'après. Et donc, on voit bien la difficulté. Une primaire…
ALIX BOUILHAGUETEt vous serez candidate, vous, à cette primaire ?
AURORE BERGÉMoi, déjà, j'aimerais que cette primaire puisse exister.
ALIX BOUILHAGUETMais si elle existait, vous seriez candidate ?
AURORE BERGÉEt ce que je constate, c'est qu'on a des enquêtes d'opinion qui viennent de sortir, justement, ce matin, qui disent que plus de 70% de nos électeurs souhaitent qu'on organise une primaire.
ALIX BOUILHAGUETEt vous seriez candidate ?
AURORE BERGÉEt moi, j'essaie de faire les choses dans le bon ordre. Donc, un, de bosser, comme je suis ministre ; et deux, de faire en sorte qu'il y ait du rassemblement et de l'unité et que cette primaire soit organisée. Pour l'instant, elle ne l'est pas. Je le regrette, parce que je pense que la dispersion, elle nous amène et elle peut nous conduire à la défaite. Et si nous perdons, ça veut dire que le Rassemblement national peut gagner.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 21 septembre 2026
La source —
vie_publique · nº 304663
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