Interview de M. Gérald Darmanin, Garde des sceaux, ministre de la justice, à RTL le 2 octobre 2026, sur les violences à l'occasion de la contestation lycéenne, le budget pour 2027, l'antisémitisme et l'élection présidentielle de 2027.
Gérald Darmanin (auteur), Marc-Olivier Fogiel (intervenant)
MARC-OLIVIER FOGIELBonjour, Gérald Darmanin.
GERALD DARMANINBonjour.
MARC-OLIVIER FOGIELVous avez donc réuni, hier, les procureurs généraux en visioconférence. Vous leur réclamez de la fermeté face à ces lycéens qui demandent des profs. En fait, c'est tout ce que vous avez à leur proposer en face ?
GERALD DARMANINAlors, moi, je suis ministre de la Justice et mon travail, c'est que lorsqu'il y a des exactions, des attaques contre des personnes... Il y a eu hier, en tout, 300 policiers et gendarmes blessés, plus de 60 enseignants ou chefs d'établissement qui ont été attaqués physiquement, des lycées qui ont été brûlés. Donc, je pense que ça n'a rien à voir avec une contestation légitime que peuvent avoir une partie des lycéens, des étudiants, de la jeunesse de France, qu'il faut évidemment écouter. Mais lorsqu'il y a des attaques de profs, lorsqu'on s'attaque au service public, évidemment, il faut que la justice soit au rendez-vous.
MARC-OLIVIER FOGIELMais quand vous étiez ministre de l'Intérieur, en janvier 2024, il y avait une contestation, notamment des agriculteurs qui s'en prenaient aux bâtiments de l'Etat. Et là, à l'époque, vous disiez : "Ils souffrent et ils ont le droit de revendiquer." Est-ce qu'on doit les laisser faire sans envoyer les CRS ? Oui. En tant que ministre de l'Intérieur, je les laisse faire. En tant que ministre de la Justice, vous pourriez demander la même chose, une forme de clémence.
GERALD DARMANINMais les agriculteurs, comme les lycéens, sont à écouter. Ce que j'ai fait lorsque j'étais à l'Intérieur pendant quatre ans et demi, c'est que, lorsqu'ils s'attaquaient à des bâtiments publics ou s'en prenaient à des policiers et des gendarmes, ils ont été interpellés et la justice les a d'ailleurs condamnés. Donc, il y a une minorité agissante et violente dont chacun voit, dont on n'est pas tout à fait certain qu'ils soient d'ailleurs des lycéens eux-mêmes. Les lycéens, d'ailleurs, le disent, si j'entends depuis ce matin les échos de la presse. Mais attaquer dans le dos des chefs d'établissement, mettre sur les réseaux sociaux leur tête à prix, parfois leur famille... Il y a, dans l'ouest de la France, un proviseur : "Pour 150 euros, on lui casse la gueule." J'ouvre les guillemets des réseaux sociaux. On doit interpeller ces personnes et les présenter devant la justice.
MARC-OLIVIER FOGIELConcrètement, hier, 2 000 interpellations. Combien de gardes à vue depuis le début du mouvement ?
GERALD DARMANINC'est à peu près deux tiers de gardes à vue. Donc, depuis le début du mouvement, à peu près 90% sont des mineurs. Voilà. Mais il y a quand même 10% de majeurs, donc sans doute des gens qui ne sont pas lycéens ou quasiment pas. Et j'ai demandé aux procureurs généraux de faire requérir, bien sûr, une réponse ferme, la plus rapide possible, mais surtout de demander la responsabilité civile, c'est-à-dire de demander que les parents soient solidaires de l'exécution des dommages causés par leurs enfants...
MARC-OLIVIER FOGIELFinancièrement
GERALD DARMANINExactement, il y a une loi désormais qui nous permet de le faire et qui leur fasse payer financièrement les réparations. Je pense que c'est bien plus utile, d'ailleurs, que l'enfermement, sauf cas extrême, bien sûr. Il y a une seule détention provisoire prononcée jusqu'à présent pour un majeur. Donc, on voit bien que la justice n'est pas aveugle et sourde aux revendications de la jeunesse. Mais lorsqu'on détruit des lycées, lorsqu'on s'attaque à des abribus, lorsqu'on attaque des transports, on demande la responsabilité civile des parents. Désormais, j'espère, lorsque les magistrats du siège confirmeront ce que demandent les procureurs de la République.
MARC-OLIVIER FOGIELMais beaucoup de ces mineurs vont donc être condamnés, vraisemblablement, et ça sera dans quelques mois, tout ça. Il y aura toujours ce décalage entre cette justice pénale des mineurs. Beaucoup seront d'abord jugés sur leur culpabilité, puis sanctionnés plusieurs mois plus tard. Et donc, ça va perdre en efficacité.
GERALD DARMANINAlors, je ne le crois pas tout à fait, même si moi, j'étais favorable à l'amélioration de cette rapidité d'action. Ce qui n'est pas possible pour les mineurs, c'est la comparution immédiate. C'est-à-dire, une fois que vous interpellez quelqu'un qui est en garde à vue, de le présenter directement devant le juge : ce n'est possible que pour les majeurs. Nous n'avons cependant pas à juger totalement un enfant pareil qu'un adulte, mais il doit être jugé. Donc, j'ai demandé à la Protection judiciaire de la jeunesse, la PJJ, d'accompagner la justice pour que les mesures soient prises immédiatement, c'est-à-dire quand le juge les prononce, immédiatement, la PJJ puisse accompagner cette mesure de justice, et surtout la responsabilité civile des parents.C'est ce que je vous dis : ce n'est pas le mineur qui paye, ce sont les parents. Et là, aujourd'hui, c'est aussi un problème de parents.
MARC-OLIVIER FOGIELTu casses, tes parents payent.
GERALD DARMANINOui, mais ce qui est important, c'est de passer le message que les lycéens, c'est des mineurs. La plupart du temps, les parents doivent avoir leur responsabilité de parents. Que font des gamins de 15, 16 ans à attaquer des abribus ou leur chef d'établissement ?
MARC-OLIVIER FOGIELVous craignez la mobilisation de mardi, vous craignez l'escalade ? On voit bien que ça prend corps, tout ça.
GERALD DARMANIND'abord, moi, je crains toujours, lorsqu'on est passé de manifestations de lycéens à un désordre d'ordre public. Quand on s'en prend aux bus, quand on brûle des lycées, ce n'est plus un problème de manifestation. Donc, moi, je crains des violences urbaines. Ça, c'est en effet possible. C'est possible ce week-end, c'est possible ce soir. Donc, il faut faire très attention à cela.Et puis, en effet, à la journée de mardi, si c'est une journée de revendication, moi, je la comprends tout à fait et la jeunesse de France a des raisons de s'inquiéter, de manière générale, de son avenir. Mais, en effet, il faut éviter que les violences se multiplient. On a quand même eu un tiers de ces 2 000 interpellations hier pour des violences faites aux personnes,
MARC-OLIVIER FOGIELAttisées par LFI, tout ça, selon vous ? Parce que vous entendez Manuel Bompard qui vous accuse de sombrer dans le complotisme. Louis Boyard écrit que le mouvement lycéen, pour lui, doit s'étendre. Est-ce qu'il y a une forme de complotisme quand Matignon dit hier qu'en fait, il y a des relais de LFI qui organisent tout ça ?
GERALD DARMANINAlors, je crois que là, en l'occurrence, Monsieur Bompard est un pompier pyromane, comme Monsieur Mélenchon, qui hier soir a changé de ton. Trop tard, un peu trop tard. Oui, il y a incontestablement, on l'a vu avec les propos de Monsieur Mélenchon, extrêmement violents. On l'a vu avec les propos et le comportement du maire de Saint-Denis.
MARC-OLIVIER FOGIELBally Bagayoko dit qu'en gros, la violence peut être légitime.
GERALD DARMANINC'est une conception très différente que nous avons quand on est républicain et quand on ne l'est pas, manifestement, puisque nous avons créé la politique depuis longtemps pour éviter que nos différends se transforment en violence physique, et puis se transformer en discussions et en controverses verbales.
MARC-OLIVIER FOGIELCes propos peuvent tomber sous le coup de la loi.
GERALD DARMANINCe n'est pas à moi de le dire, mais j'ai constaté...
MARC-OLIVIER FOGIELUn peu, quand même.
GERALD DARMANINNon, parce que je suis le garant de l'indépendance de la justice. Donc, ce n'est pas à moi de le dire, c'est au procureur de la République, je constate que le préfet de police à Paris a fait un article c'est-à-dire qu'il a dénoncé ces propos à la justice. Et, en tout cas.
MARC-OLIVIER FOGIELCe que le garde des Sceaux, on ne peut pas faire...
GERALD DARMANINEt en tout cas, je suis le seul à ne pas pouvoir l'aider à les dénoncer, en effet. Mais, en tout cas, je trouve que ceux qui allument devant une jeunesse qui peut être désemparée et donc on doit écouter les revendications, allument le feu de la violence, ont une responsabilité immense.Et c'est-à-dire que ça présage, pour les élections présidentielles, d'un comportement extrêmement inquiétant. Et ce serait bon que Monsieur Mélenchon dise qu'il s'engage pour que cette campagne présidentielle se fasse sans violence. Dans la campagne présidentielle.
MARC-OLIVIER FOGIELDans la campagne présidentielle
GERALD DARMANINEt c'est un point très important.
MARC-OLIVIER FOGIELOn entend ça.
GERALD DARMANINIl y a beaucoup de Français...
MARC-OLIVIER FOGIELMais parce que vous avez un doute en disant ça, évidemment ?
GERALD DARMANINMais nous avons... Je pense que beaucoup de Français ont un doute sur le comportement physique et violent de La France insoumise et de ses représentants, si les résultats, par exemple, de la présidentielle ne lui vont pas.
MARC-OLIVIER FOGIELLa France insoumise qui va censurer le budget présenté hier ? Vous avez entendu Olivier Faure qui dit que le PS aussi, sauf si, évidemment, il y a des changements. Tout ça ne va pas arranger les affaires, évidemment, du Gouvernement, du climat économique et du climat social.
GERALD DARMANINAlors, le Gouvernement, on s'en fiche, c'est pour notre pays. Censurer un Gouvernement, priver la France, ses fonctionnaires, son économie de budget, alors que, dans quelques semaines, nous allons voter, rentrons en campagne, nous allons voter pour l'élection présidentielle... Pardon, mais c'est un acte extrêmement politicien. En revanche, le Gouvernement, les ministres, dont je suis, doivent discuter avec le Parlement, si possible avec les oppositions, y compris, bien sûr, de gauche, pour trouver un compromis pour la France. Et j'espère que demain les choses seront plus claires, avec une majorité absolue pour celui qui sera ou celle qui sera élue. Mais aujourd'hui, c'est un acte qui est objectivement contre notre propre intérêt, c'est-à-dire...
MARC-OLIVIER FOGIELSauf que ce budget, beaucoup disent qu'il touche les classes populaires, celles qui vous sont chères. On va y venir d'ailleurs. On va parler d'Edouard Philippe dans un instant. Est-ce qu'avec tous ces gels, APL, prime d'activité, etc., finalement, ce ne sont pas les classes populaires qui vont être les plus touchées ?
GERALD DARMANINMais les classes populaires, c'est celles qui souffrent le plus de la dette. Vous savez, il n'y a que les riches qui aiment bien la dette. C'est ce qu'on appelle un effet de levier, vous connaissez sans doute. Moi, j'en connais des gens qui sont aisés et ils sont remplis de dettes. Pourquoi ? Parce qu'on ne prête qu'aux riches, comme dit le dicton populaire. Le pauvre, ou la personne qui travaille pour simplement vivre avec sa famille, quand il a des dettes, ça l'empêche de dormir.Moi, je viens d'une famille où, quand on avait des dettes, ça nous empêchait de dormir, parce qu'on en était à devoir de l'argent à la banque, puis à des crédits à la consommation, puis à être interdits bancaires. Donc, la dette, quand on la rembourse, quand on fait des efforts, quand on travaille pour la rembourser, on aide les classes plus populaires.
MARC-OLIVIER FOGIELLes classes populaires auxquelles s'adresse le Rassemblement national. Jordan Bardella, hier, vous avez vu que Mediapart publie ce qu'ils appellent des preuves, donc de ces fameux messages antisémites. Est-ce que, pour vous, avec ces preuves, il est établi que Jordan Bardella a écrit ces messages antisémites ? Vous avez bien vu pour Édouard Philippe, que vous soutenez, c'est quasi établi aujourd'hui.
GERALD DARMANINOui, mais enfin, moi, je trouve que c'est un débat vraiment de faux-cul.
MARC-OLIVIER FOGIELPourquoi ?
GERALD DARMANINQuelqu'un qui, à 16-17 ans, aime Alain Soral et au Rassemblement national de Jean-Marie Le Pen, qui le vénère... Tout le monde a l'air assez étonné qu'il ait pu avoir des propos antisémites. Pardon, désolé.
MARC-OLIVIER FOGIELEst-ce que c'est établi ?
GERALD DARMANINQuand on a 16, 17 ans, 18 ans, qu'on est militant du RN, de Jean-Marie Le Pen et qu'on écoute Alain Soral, oui, on a sans doute eu des propos antisémites.
MARC-OLIVIER FOGIELMais bon, tout n'est pas sur le " sans doute ", là. C'est ce que... Si c'est établi.
GERALD DARMANINOn voit bien que le Rassemblement national n'est pas un lieu de protection des juifs, ça se saurait. Ou alors, je n'ai pas bien compris mon histoire de France.
MARC-OLIVIER FOGIELNon, ce n'était pas ma question.
GERALD DARMANINNon, mais à mon avis, il y a peu de doute que Monsieur Bardella ait eu ces propos, comme beaucoup de gens au Front national. Mais le sujet n'est pas tellement : est-ce qu'il l'a dit ou pas ? C'est sa stratégie de défense. Il ment éhontément. Et s'il est prouvé.
MARC-OLIVIER FOGIELS'il ment, s'il est prouvé, ça existe.
GERALD DARMANINNous verrons bien.
MARC-OLIVIER FOGIELEt pour vous, il ment donc ?
GERALD DARMANINNous verrons bien. En tout cas, j'imagine qu'il n'est pas fort probable qu'un militant de 17-18 ans, qui aime Alain Soral et qui soit militant du RN, ait été antisémite. Ça me paraît assez évident.Cependant, sa stratégie, qui consiste à mentir aux Français, si jamais les preuves sont incontestables et incontestées, ça pose un doute énorme sur sa capacité à être en responsabilité politique. Veut-on d'un Premier ministre qui, non seulement, est antisémite, mais par ailleurs mente aux Français devant des preuves qui l'accablent ? C'est une question que doit se poser Madame Le Pen. Madame Le Pen doit dire, se demander : est-ce qu'elle nommera toujours Monsieur Bardella Premier ministre ?
MARC-OLIVIER FOGIELCelui qui va être président de la République, c'est donc Édouard Philippe que vous soutenez. Vous avez vu, il a présenté cette semaine sa réforme des retraites : un départ à 65 ans, 45 années d'annuités. Pour un ouvrier de Tourcoing que vous aimez beaucoup, qui commence à travailler à 22 ans, il atteint ses 45 années qu'à 67 ans. Ça va être dur, non ?
GERALD DARMANINNon, si c'est ce que dit Édouard Philippe.
MARC-OLIVIER FOGIELSi.
GERALD DARMANINNon. Pour avoir contribué...
MARC-OLIVIER FOGIELPour avoir vu sa vidéo.
GERALD DARMANINOui, mais pour avoir contribué, il a justement dit qu'un tiers des professions, celles qui relèvent de la pénibilité, partiraient à 63 ans. Et donc, l'ouvrier de Tourcoing, en l'occurrence, il partira à 63 ans. Et ça me paraît beaucoup plus raisonnable et beaucoup plus intelligent, même si c'est un effort à demander à l'ouvrier de Tourcoing, vous avez parfaitement raison, que ceux qui pensent qu'il n'y a pas d'âge légal... Parce que quand il n'y a pas d'âge légal, comme ma maman a eu à connaître, pour la toucher à taux plein, qui était femme de ménage, elle a dû partir à 67 ans, ma mère, pour toucher sa retraite à taux plein.
MARC-OLIVIER FOGIELEt tous ces efforts, ça vous va ?
GERALD DARMANINQuand on est ouvrier, quand on est déménageur, quand on est pêcheur, quand on est agriculteur dans des champs, eh bien, on partira avec Édouard Philippe, avec un métier en pénibilité, à 63 ans.
MARC-OLIVIER FOGIELMais ça vous va, tous ces efforts demandés ?
GERALD DARMANINMais pour ceux qui peuvent, vous et moi, travailler jusqu'à 67 ou 65 ans, c'est une très bonne chose parce que je pense que d'autres métiers ne sont pas si pénibles que ça. Par contre, pour ma maman qui était femme de ménage, si elle avait pu partir à 63 ans, ça aurait été une très bonne chose. On aurait gagné cinq années de sa vie.
MARC-OLIVIER FOGIELEn un mot, il fait une bonne campagne parce que ça rame ?
GERALD DARMANINJe pense que c'est très difficile pour tout le monde et qu'en effet, demain, en tout cas, si on devait voter demain, ce serait Mélenchon, Le Pen, je l'ai dit. Donc oui, il faut aider Édouard Philippe, il faut qu'il y ait qu'un seul candidat.
MARC-OLIVIER FOGIELMerci, une primaire pour ça ?
GERALD DARMANINJe pense que là, c'est assez clair qu'Edouard Philippe est le mieux placé pour gagner l'élection présidentielle.
source : Service d'information du Gouvernement, le 2 octobre 2026
La source —
vie_publique · nº 304834
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