au nom du groupe. – Monsieur le Président, Monsieur le Président du Conseil, Madame la Commissaire, les événements qui se déroulent à Kiev depuis une dizaine de jours sont une bonne nouvelle pour la démocratie.
Surmontant le fatalisme et la peur, des centaines de milliers de citoyens ukrainiens manifestent, avec une calme détermination, leur exigence de changement. Ils ont peu à peu imposé le respect de leur mouvement à une grande partie du parlement, de l'armée, des médias, et vraisemblablement à la Cour suprême ellemême. Ce basculement tient au fait que le système Koutchma a, au fil des ans, suscité une opposition de plus en plus large dans laquelle se retrouvent, à ce stade, des courants aux idées, par ailleurs, fort diverses sur l'avenir du pays. La dérive autoritaire du régime était au demeurant engagée dès la période où le premier ministre ne s'appelait pas Ianoukovitch mais Iouchtchenko. Longtemps, nombre de dirigeants européens, et plus généralement occidentaux, ont malgré cela considéré le président ukrainien comme un allié à ménager. De son côté, le président Bush, encore l'an dernier, a apparemment fait confiance au pouvoir en place pour défendre, avec lui, la démocratie au MoyenOrient puisqu'il a salué la décision de M. Koutchma d'envoyer des troupes en Irak. Tous ces éléments devraient nous conduire à relativiser la portée de certaines professions de foi démocratiques, tout comme à éviter toute vision simpliste et manichéenne des réalités politiques ukrainiennes.
Le grand défi à relever, à présent, me semble être de réussir à faire en sorte que ce qui est, en soi, une bonne nouvelle pour la démocratie ne se transforme pas, de fait, en drame pour le peuple ukrainien en provoquant, sinon la partition du pays, du moins le réveil des nationalismes et la résurgence de clivages ethniques qui nous ramèneraient au temps de l'Empire russe ou de l'Empire austrohongrois. Je trouve, à cet égard, passablement archaïque, et pour tout dire irresponsable, de présenter l'enjeu de la crise ukrainienne comme un bras de fer entre l'Occident et la Russie, telle une variante européenne du combat du bien contre le mal.
L'histoire de l'Ukraine étant ce qu'elle est, une telle approche ne peut qu'exacerber la division entre les deux principales parties du pays. Cela ne répond nullement à l'intérêt du peuple ukrainien, particulièrement de la population de sa région occidentale, qui est très dépendante du reste du pays depuis que le commerce frontalier a périclité du fait de l'entrée de ses voisins dans l'Union européenne. Cela ne répond pas non plus à l'intérêt de l'Union européenne ellemême: autant nous somme fondés à encourager, par notre médiation, une dynamique économique en Ukraine, autant nous avons tout à perdre à une déstabilisation de ce pays et, plus généralement, de cette région si fragile économiquement et politiquement. Laissons à Paul Wolfowitz la vision impériale de l'Europe, lui qui déclare, je le cite: "L'objectif d'une Europe entière et libre ne sera pas atteint tant que l'Ukraine ne sera pas pleinement membre de l'Europe et tant qu'elle n'intégrera pas l'OTAN". Nous serions bien inspirés en nous abstenant, quant à nous, de toute pression de ce genre.
Une fois qu'auront eu lieu de nouvelles élections ukrainiennes c'est en tout cas ce que nous souhaitons une fois, donc, qu'aura été désigné, en toute transparence, le représentant légitime de tout le pays, le moment sera venu d'engager, avec les autorités comme avec la société ellemême, un dialogue politique serein, un dialogue qui n'oppose pas les rapports nouveaux avec l'Union à la relation spécifique de ce pays avec la Russie mais qui, au contraire, s'attacherait à ouvrir une perspective dans laquelle le peuple ukrainien, dans toute sa diversité, puisse se reconnaître. Voilà encore un test grandeur nature de notre capacité à mettre en oeuvre une politique extérieure et de sécurité commune digne de ce nom.
La source —
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(La prise de parole ci-dessus)