Une naine brune froide et solitaire, un télescope qui
voit l'invisible, et un gaz qui fait le contraire de ce qu'on attend
de lui.
Le personnage
Une étoile ratée, à 47 années-lumière
W1935, de son nom complet CWISEP J193518.59−154620.3, est une
naine brune : un astre né comme une étoile mais trop léger pour
allumer la fusion de l'hydrogène. Depuis sa naissance, elle ne
fait que refroidir. Sa surface est aujourd'hui à environ
482 K, soit 200 °C, la température d'un four.
C'est l'une des classes d'objets les plus froids que l'on sache
observer hors du système solaire, les naines Y.
Elle pèse entre 6 et 35 fois Jupiter pour un rayon à peine plus
petit que le sien, et elle flotte seule dans la constellation du
Sagittaire, sans étoile autour de laquelle tourner. Sans soleil,
donc : rien ne l'éclaire, rien ne la chauffe de l'extérieur.
C'est ce détail qui va tout compliquer.
Vue d'artiste de W1935, avec l'aurore soupçonnée en
rouge au pôle. NASA, ESA, CSA, Leah Hustak (STScI).
2019
Trouvée par un amateur dans les archives d'un satellite
W1935 n'a pas été découverte par un grand télescope pointé vers
elle, mais dans les archives de WISE, un satellite infrarouge de
la NASA qui a cartographié tout le ciel à partir de 2010.
L'équipe du catalogue CatWISE (Federico Marocco, Davy Kirkpatrick
et leurs collègues, à Caltech) cherchait des points qui bougent
d'une image à l'autre : le signe qu'un objet est proche.
Le même point a été repéré par Dan Caselden,
chercheur en sécurité informatique et volontaire du projet de
science participative Backyard Worlds: Planet 9, où des milliers
d'amateurs passent les images de WISE au crible. Caselden avait
écrit son propre outil, WiseView, pour feuilleter le ciel plus
vite. L'article de découverte (Marocco et al. 2019) le compte
parmi ses auteurs.
Les premières mesures, avec le télescope Spitzer, la donnaient
encore plus froide et plus proche qu'elle n'est, entre 270 et
360 K, à 6 ou 11 parsecs : l'une des naines brunes les plus
rouges connues. Webb affinera la fiche : 482 K, 14,4 parsecs,
soit 47 années-lumière.
2022
Webb regarde deux jumelles
En 2022, quelques mois après sa mise en service, le télescope
spatial James Webb consacre l'un de ses premiers programmes
(GO 2124) à douze naines brunes froides. La responsable est
Jackie Faherty, astronome au Muséum américain
d'histoire naturelle, à New York. Le 17 octobre 2022, le
spectrographe NIRSpec décompose la lumière de W1935 entre 2,9 et
5,1 microns.
Dans le même programme figure W2220, une naine brune presque
identique : même température, même luminosité, mêmes signatures
d'eau, d'ammoniac, de monoxyde et de dioxyde de carbone. Deux
jumelles. À une exception près : à 3,326 microns, là où le
méthane de W2220 absorbe la lumière, comme il se doit pour un gaz
froid, celui de W1935 en émet.
Nous nous attendions à voir du méthane, il y en a partout dans
ces naines brunes. Mais au lieu d'absorber la lumière, il
faisait l'inverse : le méthane brillait. Ma première pensée a
été : mais qu'est-ce que c'est que ça ?
Jackie Faherty, communiqué de la NASA, janvier 2024 (traduit)
Les spectres de W1935 (en bleu) et de W2220 (en blanc)
par NIRSpec, autour de 3,3 microns. NASA, ESA, CSA, Leah Hustak
(STScI).
2024
Une couche chaude là où il ne devrait pas y en avoir
Un gaz n'émet que s'il est plus chaud que ce qu'il y a en
dessous. Pour faire briller le méthane, il faut donc que la
température remonte avec l'altitude, une inversion, comme dans
la stratosphère de la Terre. Ben Burningham
(université du Hertfordshire) reconstruit l'atmosphère de W1935
avec son code Brewster : il faut une couche environ
300 K plus chaude, centrée entre 1 et 10
millibars. C'est exactement le geste que vous ferez dans
l'écran Atmosphère.
Le résultat paraît dans Nature le 17 avril 2024. Sur
Terre, sur Jupiter et sur Saturne, c'est le Soleil qui chauffe
la stratosphère. W1935 n'a pas de soleil. Quelque chose d'autre
injecte de l'énergie tout en haut de son atmosphère. L'équipe
avance l'explication la plus naturelle : une aurore.
Cette inversion de température est vraiment déroutante. Nous
l'avons vue sur les géantes du système solaire, mais la voir
sur un objet sans source de chaleur externe évidente, c'est
fou.
Ben Burningham, communiqué de la NASA, janvier 2024 (traduit)
Ailleurs
Ce qu'est une aurore, de la Terre à Jupiter
Sur Terre, les aurores naissent du vent solaire : des particules
chargées, capturées par le champ magnétique, canalisées vers les
pôles, où elles heurtent l'oxygène et l'azote de la haute
atmosphère et les font briller en vert et en rouge.
L'aurore australe vue depuis la Station spatiale
internationale, le 29 mai 2010. NASA, ISS Crew Earth
Observations, image ISS023-E-58455.
Sur Jupiter, elles sont des centaines de fois plus puissantes, et
elles n'ont pas besoin du Soleil : la rotation rapide de la
planète et le volcanisme de sa lune Io, qui crache une tonne de
matière par seconde dans la magnétosphère, fournissent l'énergie.
Saturne a la même chose avec Encelade. Webb les a photographiées
à 3,36 microns, dans la lumière de l'ion H₃⁺, la signature
classique des aurores des géantes.
L'aurore de Jupiter par la caméra NIRCam de Webb, le
25 décembre 2023, à 3,36 microns. NASA, ESA, CSA, STScI,
R. Hueso (UPV), I. de Pater (UC Berkeley), T. Fouchet
(Observatoire de Paris), L. Fletcher (Leicester), M. Wong
(UC Berkeley), J. DePasquale (STScI), J. Nichols (Leicester),
M. Zamani (ESA/Webb).
Et sur les naines brunes ? Depuis les années 2000, les
radiotélescopes captent sur certaines d'entre elles des sursauts
périodiques qui ressemblent aux émissions radio des aurores de
Jupiter. En 2015, l'équipe de Gregg Hallinan
(Caltech), avec le Very Large Array et les télescopes Hale et
Keck, montre que LSR J1835+3259, à 18 années-lumière, porte une
aurore dix mille fois plus puissante que tout ce qu'on
connaissait : la première aurore observée hors du système
solaire. Mais cet objet est chaud, plus de 2 000 K. W1935 est la
candidate la plus froide jamais trouvée, et la première dont
l'aurore se trahirait par le méthane.
Vue d'artiste de l'aurore de LSR J1835+3259. Chuck
Carter et Gregg Hallinan, Caltech, via le NRAO.
Le problème
Pas d'étoile, donc pas de vent
Voilà l'énigme. Une aurore a besoin d'une source de particules.
La Terre a le Soleil ; Jupiter a le Soleil et Io. W1935 n'a ni
l'un ni l'autre. L'équipe de Faherty a proposé trois pistes : un
processus interne encore inconnu, l'interaction avec le plasma
interstellaire que l'objet traverse, ou une lune
active, une Io de naine brune, dont le volcanisme
alimenterait la magnétosphère.
W1935 est bien trop faible pour être suivie depuis le sol. Seul
Webb peut y revenir. L'équipe a demandé du temps supplémentaire
pour voir si l'émission varie, s'affaiblit, disparaît, ou si une
lune se trahit par son attraction.
2025
W1935 était deux
La surprise est venue d'un autre instrument de Webb. En
réanalysant les images de la caméra MIRI prises en 2022,
Matthew De Furio (université du Texas à Austin)
et l'équipe de Faherty ont vu que la source n'était pas tout à
fait ronde. Un ajustement fin de la tache de diffraction révèle
deux objets, séparés de 172 millisecondes d'arc : 2,5 unités
astronomiques, la distance du Soleil à la ceinture d'astéroïdes.
Les deux sont des naines Y, la deuxième paire de ce type connue :
entre 12 et 39 masses de Jupiter pour la principale, 7 à 24 pour
la compagne, qui bouclent leur orbite en 16 à 28 ans (De Furio
et al. 2025). Le spectre de NIRSpec, lui, mélangeait la lumière
des deux. On ne sait donc pas laquelle émet le méthane, ni si
cette proximité joue un rôle dans l'affaire. Une question de
plus.
Ce site
Ce qu'il reste à tester, et ce que vous allez faire
Ce site prend l'hypothèse de l'aurore au sérieux et la pousse
jusqu'au bout, avec les outils des astronomes : le code
petitRADTRANS et les paramètres publiés de W1935.
Dans l'écran Atmosphère, vous chauffez une couche et vous
la placez en altitude : la bande du méthane bascule. Dans
l'aurore, les mêmes commandes parlent la langue
des électrons. Le calcul dit lesquels il faut : des électrons de
130 à 580 keV, ceux de Jupiter, mais avec un flux environ cent
fois plus fort. Dans le jeu, vous retrouvez à
la main le spectre de Webb.
Et la preuve classique ? Toutes les aurores connues fabriquent du
H₃⁺, l'ion qui brille sur Jupiter. Ici, le calcul dit qu'on ne le
verra jamais : le méthane le détruit des milliers de fois plus
vite qu'il ne meurt naturellement. Le même gaz produit le signal
et dévore la preuve. Il reste un test. Une aurore est une calotte
polaire : si l'axe magnétique est incliné, la calotte entre et
sort de la vue à chaque rotation, et l'émission du méthane doit
respirer à ce rythme. C'est l'écran globe.
Le modèle et les données de ce site : le projet
W1935 et petitRADTRANS 3.
Tout est pré-calculé, rien n'est inventé.
Chauffer l'atmosphère
Ici on chauffe une couche de l'atmosphère de W1935, et on
choisit à quelle hauteur elle se trouve. À droite, la bande du méthane
répond. Elle absorbe quand rien n'est chauffé, elle émet dès que la
couche est assez chaude. Les spectres ont été calculés à l'avance avec
petitRADTRANS et les paramètres de W1935.
La cause, le profil de température
L'effet, la bande du méthane
+300 K
0 K+500 K
1 mbar
100 mbar0,01 mbar
Déclencher l'aurore
Ici on fait pleuvoir des électrons sur W1935, comme dans
une aurore. Leur énergie décide de la profondeur où ils s'arrêtent,
leur flux décide de combien la couche chauffe. La moitié de l'énergie
part en chaleur, comme sur Jupiter, le reste sert à ioniser le gaz.
Les conversions viennent du carnet 02 du projet, avec la portée des
électrons de Katz et Penfold dans la gravité de W1935. Ce sont des
ordres de grandeur.
La cause, où s'arrêtent les électrons
L'effet, la bande du méthane
130 keV
20 keV1 MeV
100 W/m²
0,01 W/m²1000 W/m²
Faire tourner W1935
L'aurore est une calotte accrochée au pôle magnétique,
21 % de la surface, ce qu'il faut pour reproduire Webb. Quand W1935
tourne, elle entre et sort de la vue. Attrapez le globe pour changer
l'angle.