Le peuple iranien se trouve à un moment décisif. La République islamique, sclérosée, retranchée dans la répression et la violence, vacille davantage à chaque soubresaut. Le régime est aujourd’hui aux abois. C’est le fruit du courage d’un peuple qui, depuis 2008 avec la Révolution verte jusqu’au mouvement « Femme, vie, liberté » en 2022, n’a cessé de se lever pour défendre sa liberté. Depuis la vague de 2017-2018, et plus encore depuis novembre 2019, ce sursaut s’est encore approfondi : une cristallisation des forces de rejet du régime s’opère, à la fois dans le paysage économique, celui du travail, des commerçants, des entrepreneurs étouffés, des classes moyennes précarisées, et dans la société tout entière, des femmes aux étudiants, des minorités aux retraités. Les colères économiques, commerciales et sociales ont convergé avec l’exigence politique et morale : vivre libres, vivre dignes, vivre sans peur. Il convient d’abord de saluer ce courage et de condamner les nombreuses morts de manifestants, après l’accélération des exécutions sommaires au cours des derniers mois. Nul ne peut regarder ailleurs lorsque la peine capitale devient un instrument de gouvernement. Je veux rendre hommage, d’abord aux femmes iraniennes, celles qui, visage découvert, ont affronté la peur, la prison, la violence. La mort de Mahsa Amini, en détention, a cristallisé une vérité que nul ne pourra effacer: un pouvoir qui tue l’innocence se condamne lui-même. On ne peut priver le peuple de son combat en s’appropriant ses victoires à venir, tôt ou tard, comme tentent de le faire certains gouvernements : ce serait fragiliser par avance la démocratie future et en faire l’otage de volontés extérieures. L’Iran n’est pas un théâtre d’ombres où les puissances pourraient projeter leurs rivalités. Dans ce contexte, certains évoquent, parfois à mots couverts, la tentation d’une action militaire extérieure. Prétendre frapper le régime en affirmant ne pas porter atteinte au peuple, sans stratégie crédible de protection des civils, sans prise en compte des intérêts concrets des Iraniens et sans horizon politique conforme à leurs aspirations, est une illusion. L’expérience des ingérences extérieures, depuis la Libye de 2011, nous a appris qu’on peut renverser un régime sans construire la paix, et qu’alimenter le feu au nom du bien finit souvent par livrer les peuples au pire. Refuser l’aventure n’est pas s’abstenir: c’est choisir l’efficacité. Cela suppose d’exercer une pression ciblée sur l’appareil répressif et ses responsables, sans punir indistinctement la population, de soutenir concrètement les voix de la société civile, et de travailler sans relâche à un cadre politique qui protège les Iraniens au lieu de les exposer. On ne peut oublier que, même si la République islamique venait à chuter, cela ne signifierait pas encore la fin des Gardiens de la Révolution, véritable État dans l’État, surarmés et sans scrupules. Les risques d’une guerre civile longue et douloureuse, d’un démantèlement de l’unité iranienne et d’un programme nucléaire potentiellement hors de contrôle doivent être pleinement pris en compte. Le devoir de la communauté internationale est d’anticiper ces risques : sécuriser les conditions d’une transition ; empêcher la fragmentation ; garantir que l’avenir ne soit pas confisqué par la force armée. On ne peut oublier non plus la situation de nos otages en Iran, Cécile Kohler et Jacques Paris, durement éprouvés, retenus dans une situation précaire, et dont nous attendons avec impatience le retour en France. Le durcissement du régime fait peser des menaces évidentes sur leur sécurité. Enfin, il faut regarder en face les tentations d’instrumentalisation qui menacent de tous côtés : celles de l’escalade régionale et des calculs de puissance de Washington, celles aussi des intérêts sécuritaires et militaires de Moscou, celles des intérêts énergétiques de Pékin. À chacun, il faut dire la même chose : l’avenir de l’Iran n’appartient ni aux blocs, ni aux deals, ni aux proxys ; il appartient aux Iraniens. En raison de ces risques multiples, c’est dès lors au Conseil de sécurité des Nations unies, et tout particulièrement, à ses cinq membres permanents, de se réunir d’urgence au chevet de l’Iran pour chercher en commun les solutions d’une transition pacifique et négociée, au seul nom des intérêts du peuple iranien. Cette réunion doit déboucher sur un chemin praticable : un cadre international de désescalade ; une exigence de fin de la répression et de libération des détenus arbitraires ; des garanties d’unité territoriale et de non-prolifération au service d’une sécurité régionale durable ; et la désignation d’un médiateur mandaté par l’ONU, capable d’ouvrir un espace de négociation sans confisquer la parole des Iraniens. C’est ainsi, par la fermeté sur les principes et la constance dans l’action, que l’on peut avancer, éviter le pire, et répondre enfin aux aspirations du peuple iranien. Dominique de Villepin - ©️ Manifestation à Bandar-e Anzali, dans le nord de l’Iran, le jeudi 8 janvier 2026. Vahid Online via Telegram.