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Dominique de Villepin

2026-01-21 11:24 original

L’EUROPE FACE À TRUMP AU RENDEZ-VOUS DE DAVOS L’Europe a trop souvent l’élégance de la retenue quand l’histoire exige la clarté. Ce que nous vivons est une bascule de méthode, de grammaire, de système. Et cette bascule, si nous la subissons, nous coûtera la substance même de ce qui fait l’Europe : un rapport civilisé au pouvoir, une primauté de la règle, une force tenue par le droit. Ce que l’on appelle le « moment Trump » n’est pas seulement un tempérament porté à l’excès. C’est un régime de relations. Le trumpisme, tel qu’il se déploie sur la scène nationale américaine et internationale, ne tire pas sa puissance d’une doctrine impeccablement construite. Il tire sa puissance d’un instinct systématique de domination. Le fil conducteur, c’est la centralité d’une personne. Tout doit y ramener : l’agenda, l’émotion, la récompense, la peur de la punition. La première caractéristique de ce système est l’impunité érigée en méthode. La transgression, en politique, a toujours existé. Mais ici, elle devient une norme et même une architecture. On affaiblit les freins, on disqualifie les contre-pouvoirs, on politise les instruments, on substitue la loyauté à l’indépendance, on transforme la règle en obstacle. La seconde caractéristique, trop souvent sous-estimée, est l’incohérence comme outil de souveraineté personnelle. Ailleurs, l’incohérence serait un aveu de faiblesse. Ici, elle devient une arme. Passer d’une position à une autre, d’une menace à une caresse, d’une promesse à son contraire, d’un retrait à un coup d’éclat, prive les partenaires de prise et est vécue comme une liberté absolue. La troisième caractéristique est l’outrance comme technologie politique. Le recours à la provocation, au mélange du sublime institutionnel et de la farce n’est pas un accident de personnalité : c’est un mode de gouvernement. Il produit une ambiguïté protectrice : si cela passe, c’était sérieux ; si cela fait réagir, « vous n’avez pas d’humour », « c’était une provocation », « c’était un test ». Le grotesque neutralise la critique, car il impose à l’adversaire un choix perdant : répondre sérieusement, c’est amplifier l’absurde ; répondre en riant, c’est banaliser l’inacceptable ; ne pas répondre, c’est laisser s’installer la nouvelle norme. La majesté commande la gravité, le bouffon incarne la distance critique. Lorsque les deux se confondent, la parole acquiert l’écho du sacré et l’immunité de la farce. Tout devient important parce que c’est dit du sommet ; tout échappe aux sanctions parce que c’est enveloppé dans le jeu. La quatrième caractéristique est la maîtrise de l’économie de l’attention. Dans une démocratie saturée d’écrans, l’attention est une ressource stratégique. Occuper l’espace, c’est empêcher les autres de parler d’eux-mêmes. Multiplier les crises, c’est rendre les partenaires réactifs. Rendre le monde nerveux, c’est obtenir plus vite des concessions. Enfin, il y a une dernière caractéristique, celle qui donne une rationalité à l’apparente déraison : la prédation. On ne cherche pas d’abord à stabiliser un cadre ; on cherche à obtenir des avantages : accès, concessions, achats, renoncements, ressources, obéissance, silence. L’imprévisibilité transforme la protection en service, l’alliance en facture, la souveraineté en option. Dans ce contexte, l’Europe est exposée à un piège spécifique : la tentation de l’obsession et de la surréaction. L’obsession, parce que l’adversaire n’attend qu’une chose : que le débat mondial ne parle que de lui, que tout le monde guette ses humeurs, que chaque déclaration devienne un sommet. La surréaction, parce que la provocation pousse l’autre à la faute. Et la fascination, enfin, sous ses deux formes : l’imitation de ceux qui rêvent d’être des « mini-trumps », et la soumission de ceux qui expliquent qu’il est trop tard, trop difficile, trop coûteux d’être indépendant. Or ce piège est mortel pour nous. Car si nous acceptons l’idée que « seule la force compte », nous nous condamnons à perdre, parce que l’Europe ne gagnera pas une compétition de brutalité entre empires. Notre force c’est la coalition, le marché, la durée, la norme, l’institution. Renoncer au droit au nom d’un réalisme de pacotille, c’est la capitulation qui se prend pour la lucidité. Le débat qui empoisonne tout – le droit ne sert plus, seule la force est crédible – est un faux dilemme. Oui, le droit sans moyens d’exécution est fragile. Mais la conclusion n’est pas « donc le droit est inutile ». La conclusion est « donc il faut des capacités ». Il faut cesser de traiter le droit comme un sermon, et recommencer à le penser comme une force organisée. La force du droit, cela signifie deux choses : la force mise au service de la règle, et la force contrôlée par la règle. Sans la première, nous prêchons. Sans la seconde, nous imitons l’arbitraire que nous prétendons combattre. À partir de là, la voie à suivre est connue. Elle est exigeante et politique. Elle est urgente. Première exigence : la discipline de l’action. Tant que nous répondrons à chaque provocation, nous nourrirons la machine. Il faut une règle simple, appliquée avec constance : ne répondre qu’aux actes. Sortir du temps réel. Répondre en paquets, avec sobriété et unité. Dire moins souvent, mais dire ensemble. Deuxième exigence : la régularité et la prévisibilité. Un système fondé sur le bon plaisir adore l’improvisation, l’accord au cas par cas, la crise fabriquée pour obtenir un geste. L’antidote est l’inverse : des seuils clairs et des réponses automatiques. Quand une coercition économique est déclenchée, la riposte doit être proportionnée mais certaine. Quand un chantage vise un État membre, la réponse doit être collective, immédiate, lisible. Troisième exigence : l’unité. Divisés, nous sommes des cibles ; unis, nous sommes une puissance. Tant que nos divergences s’exposeront en public, elles deviendront des leviers contre nous. Il faut donc un réflexe européen : une voix, une ligne, une chaîne de décision rapide, et des instruments communs mobilisables sans drame. Quatrième exigence : la souveraineté, non comme slogan, mais comme plan. Cela commence par un audit des dépendances, lucide, sans mensonge et sans pudeur : dépendances numériques, industrielles, énergétiques, technologiques, militaires, financières. Cela se poursuit par l’investissement dans des alternatives : non pas tout étatiser, non pas fermer nos frontières, mais mobiliser capital privé, commande publique, innovation, réglementation intelligente, préférence stratégique lorsque l’enjeu est vital. Et cela se programme dans le temps : maintenir l’existant tout en organisant un désengagement progressif. La souveraineté ne se décrète pas : elle se construit. Cinquième exigence : ne pas importer la maladie chez nous. Sous pression, la tentation est d’imiter l’arbitraire et l’exception permanente. Ce serait la défaite la plus grave, perdre dehors par dépendance et dedans par renoncement à l’État de droit. L’autorité, c’est la force encadrée. L’autoritarisme, la force sans limites. L’antidote ce n’est ni la flatterie, ni la bravade. La flatterie enferme dans la logique de cour. La bravade enferme dans la logique de l’escalade. L’antidote est une politique de maturité : lucidité sans cynisme, puissance sans arbitraire, souveraineté sans repli. On entend chez nous des voix assurées expliquer que le droit international ne serviraitplus à rien, que nous aurions « changé de monde », qu’il faudrait se convertir à la force comme unique horizon. Cette idée est fausse et elle est dangereuse. Fausse, parce que le droit continue d’organiser les coalitions, la durée, la réputation, la capacité à isoler une violation, la légitimité d’une riposte. Dangereuse, parce qu’elle valide précisément la doctrine d’impunité. Et surtout, suicidaire pour l’Europe, parce qu’elle nous fait abandonner notre avantage comparatif et accepter un monde où nous deviendrions une proie. Que l’Europe dise, d’une voix, ce qu’elle ne négociera pas : la souveraineté de ses États membres, l’intégrité de son marché, la protection de ses libertés, l’indépendance de ses décisions. Qu’elle dise aussi ce qu’elle construira : des capacités de défense, des chaînes industrielles robustes, une autonomie numérique, une sécurité énergétique, des instruments de riposte économique. Nous entrons dans un monde plus dangereux, dans lequel la pire erreur serait la fascination. C’est l’autre nom de la défaite : elle nous fait croire que le colosse est invincible, alors qu’il dépend de notre attention et de nos renoncements. Ou bien nous acceptons l’ordre du bon plaisir – c’est-à-dire la volatilité, la dépendance, la soumission, l’imitation – ou bien nous reconstruisons un ordre de règles communes. C’est une question de sécurité, de souveraineté et de civilisation. Dominique de Villepin - ©️ Donald Trump lors de l'édition précédente du Forum économique mondial de Davos. [Fabrice Coffrini / AFP]