Dans nos villes et jusque dans nos villages, nous voyons poindre les ferments du déchirement, peut-être d’un affrontement plus profond, si nous n’y prenons garde. De mort en mort, l’engrenage des passions, de la violence et de la haine est en train d’engloutir la communauté républicaine et de jeter les unes contre les autres des causes avec leurs martyrs. Au moment d’écrire ces mots, je veux dire ma peine pour la famille de Quentin D. Aucun combat politique ne devrait conduire à mourir sur un trottoir, laissé au sol sous les coups. Rien, ni la colère, ni la vengeance, ni l’idéologie, ne justifie qu’un homme soit ainsi arraché à la vie. Mais au moment où j’écris ces mots, je veux dire aussi mon immense inquiétude de voir des responsables politiques de premier plan souffler sur les braises chaudes de la colère. À peine le drame était-il connu que les premiers tweets fusaient, accusant les uns, mettant des cibles dans le dos des autres, promettant des lendemains vengeurs. Or la justice exige du temps, des preuves, de la rigueur ; la République exige du sang-froid, de la retenue et du respect. En ligne de mire, bien sûr, des calculs électoralistes de court terme. J’ai vu de près comment la parole politique pouvait frapper au cœur le contrat social et diviser le pays. J’ai vu aussi avec Jacques Chirac comment cette parole pouvait rassembler quand elle était prononcée avec le recul de ceux qui savent qu’en France, la nation et la République ne font qu’un. Liées par une promesse immortelle d’égalité devant la loi, de libertés d’expression dans toutes ses dimensions, la nation et la République tiennent par le fil étroit de la fraternité, celle qui refuse les amalgames et rappelle que nul n’est réductible à une origine, un quartier, un uniforme ou une étiquette. La tenaille identitaire dans laquelle les extrêmes nous tiennent en otage sape minutieusement cette fraternité. Les uns prospèrent sur la peur, les autres sur la rage ; chacun désigne un adversaire commode, chacun simplifie, chacun attise. Je l’écris avec gravité : face à la mort, face à des faits abominables et inqualifiables, nous avons le devoir de demeurer unis et dignes. Camus dirait que l’on doit s’empêcher. S’empêcher de céder à la colère et à la rage. S’empêcher de céder à la facilité et aux injonctions de l’instantanéité. S’empêcher surtout de dresser les douleurs les unes contre les autres, de hiérarchiser les victimes, de transformer un mort en argument. Les mois qui nous séparent de l’élection présidentielle vont pousser les uns et les autres à la surenchère. De mon côté, je préférerai toujours la sagesse des anciens qui savent qu’on ne bâtit rien de solide sur un sol fissuré. La France n’a pas besoin de pyromanes ; elle a besoin de responsables. Elle n’a pas besoin d’anathèmes ; elle a besoin d’une parole qui protège, qui rassemble, et qui refuse le vertige de la guerre des camps. Dominique de Villepin - ©️ Devise "Liberté, égalité, fraternité" sur le fronton de la mairie du 18e arrondissement de Paris | Stéphane de Sakutin / AFP