Oui, il y a de la férocité chez Julien Gracq, et une énigme qui plonge au fond de notre temps. Il y a aussi chez Julien Gracq une ironie, de la poésie, de l’attente, de la joie, de la douleur et de la force. Il y a chez Julien Gracq les contradictions du monde et celles de l’individu. Il y a finalement, chez Julien Gracq, un ferment d’humanisme dont nous pouvons aujourd’hui écouter la voix. Dans Le Rivage des Syrtes, publié en 1951, Aldo est affecté aux Syrtes, poste frontière maritime d’Orsenna face au Farghestan, dans une guerre endormie depuis des siècles. Et dans ce roman de l’attente, où il ne se passe presque rien, sinon la promesse du mouvement, nous trouvons des leçons pour 2026. La première, c’est que quand une société confond la paix avec la torpeur, elle finit par désirer la secousse, et la crise devient un divertissement dangereux. La deuxième, c’est que la transgression est un glissement. De la curiosité au désir d’événement, de l’impatience à l’irréparable. Les grands drames sont un enchaînement de petits pas. La troisième, c’est que la paix est une construction, une retenue, une patience. Préférer l’équilibre, le sens donné aux choses, l’action commune, plutôt que le spectaculaire, c’est préserver notre monde. La quatrième, la plus terrible peut-être. Il n’y a pas de bouton « annuler » dans l’Histoire. Pas de retour en arrière. Attention aux décisions prises « pour voir ». La vraie grandeur réside souvent dans la capacité à supporter le silence de la mer. Dominique de Villepin