C’est l’histoire de deux France. Deux France qui vivent une même élection à l’opposé l’une de l’autre, deux France qui peinent à se parler et se comprendre. Il y a d'un côté la France des champs, des villages, des petites villes, des sous-préfectures, que l'on appelle parfois la France Périphérique, celle qui survit loin des métropoles mais qui est le coeur de France, celle du ramassage scolaire, des pendulaires et des TER. Ce sont les 90% de communes qui n’auront pas besoin d’un second tour. Elle croit à l’efficacité de la proximité, à l’action collective et au rassemblement. Si les maires tiennent mieux que d’autres, c’est parce qu’ils incarnent encore, pour beaucoup de Français, une action publique visible, concrète et vérifiable. Et y a de l’autre côté une France des villes, moyennes et grandes, polarisée, une tête d’épingle concentrée dans les métropoles. Ce sont les moins de 3000 communes où il y aura un second tour, soit moins de 10% de l’ensemble des communes de France. Les partis y cherchent à transformer des élections locales en victoires nationales. On joue la centrale partisane contre la démocratie locale. Cette division entre une France silencieuse et une France bruyante, entre une France heureuse malgré tout et une France condamnée à l’insatisfaction permanente, aux calculs est dangereuse pour le pays et elle s’aggrave. Elle trace une trajectoire particulièrement inquiétante pour les élections présidentielles. L’heure n’est pas aux instructions de vote des centrales parisiennes. L’heure est à la réconciliation de ces deux France. Il s’agit de montrer que nous savons entendre l’une comme l’autre, que nous voulons rapprocher l’une de l’autre. Évitons de laisser s’accomplir cette divergence des destins. Prenons conscience qu’à la télévision, on ne parle toujours que des mêmes. Plus gravement encore, évitons de niveler les deux France par le bas en imposant aux dizaines de milliers de communes rurales des règles qui les privent de leur originalité et de leur autonomie. Rien ne justifie en effet la fin du panachage. Lorsqu’une seule liste se présente et qu’elle ne peut plus être modifiée, beaucoup d’électeurs ont le sentiment que l’élection perd une part de sa portée. Sachons en effet reconnaître un signal d’alerte civique quand il passe. Notre vie politique, depuis trop longtemps, semble ne plus produire que de la colère, du dépit, de la défiance, parfois même de la haine. Il ne faut donc pas se tromper de lecture. Ce scrutin n’autorise ni l’autosatisfaction ni le soulagement. Il impose la lucidité. Certes, notre cadre démocratique tient. Après les élections de 2020, profondément marquées par le Covid, le retour à un scrutin pleinement tenu rappelle la solidité de nos institutions. Mais l’essentiel est ailleurs : la mécanique démocratique fonctionne encore, tandis que l’adhésion civique s’affaiblit. Il faut également regarder sans faiblesse ce que ce scrutin dit du rapport de forces politique. Le Rassemblement national ne déferle peut-être pas partout comme certains l’annonçaient. Mais il serait imprudent d’y voir un motif de réassurance. Là où il progresse, là où il s’approche du pouvoir local, il exprime un malaise civique, social et républicain profond. Le second tour est en quelque sorte une nouvelle élection. Il ne peut donc pas être abordé comme un simple moment tactique. Partout où le Rassemblement national est en position de l’emporter, cela doit être compris pour ce que c’est : un signal d’alarme. Non pour justifier des combinaisons d’appareils, mais pour imposer un retour au réel. L’alternative au RN ne sera crédible que si elle repose sur des réponses concrètes, une parole de vérité et une présence réelle auprès des électeurs. Cette élection nous rappelle, en somme, une vérité simple : la confiance ne se décrète pas, elle se mérite. Et la politique ne retrouvera sa force que lorsqu’elle retrouvera sa vérité, sa clarté et sa capacité à répondre concrètement à ce que vivent les Français. Dominique de Villepin ©️ Alfred Sisley, La barque pendant l'inondation, Port-Marly, 1876.