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Dominique de Villepin

2026-04-05 11:02 original

Ce jour de Pâques n’est pas un jour comme les autres. Ni pour les chrétiens de France, ni pour toutes celles et ceux à qui s’adresse le message de renouveau, d’espérance et de rassemblement qui est en son cœur. Ce mois de Pâques n’est pas un mois comme les autres. En l’espace de deux semaines, le monde a fêté l’Aïd-el-Fitr qui clôt le mois de ramadan ; Norouz, cette fête ancestrale héritée du zoroastrisme persan que le peuple iranien a dû célébrer sous les bombes les Pâques chrétiennes ; Pessa'h, la Pâque juive, qui a commencé mercredi, sous les bombes elle aussi. Partout, les familles ont dressé des tables et mis les petits plats dans les grands, avec de l’agneau ou les sept plats des Haft Sîn, avec un gefilte fish, une carpe farcie, ou encore des cornes de gazelle et des makrout, des chocolats et des œufs. Ils ont partagé des rites et des rires d’enfants, des mots, des traditions, souvent en mêlant ceux qui croient, ceux qui ne croient pas et ceux qui croient autrement. Partout dans le monde, les femmes et les hommes se sont rassemblés, se rassemblent, se retrouvent pour célébrer ensemble un message de fraternité. Et pendant que les cloches sonnent, ce mois-ci, le berceau des religions abrahamiques est en feu. La religion sert à nouveau de stigmate, d’exclusion et d’appel à la guerre. Le patriarche latin de Jérusalem est empêché de tenir la messe des Rameaux, l’esplanade des mosquées est fermée. Chez nous, en France, en Europe, les haines contre les religions se sont enflammées dans les dix dernières années. Prêtres catholiques et fidèles musulmans assassinés dans leur lieu de culte, rabbins agressés en pleine rue. Églises, mosquées, synagogues attaquées et dégradées. Les trois religions du Livre souffrent d’une part et doivent lutter d’autre part contre l’intolérance qui peut se réveiller dans leurs recoins obscurs. Je pense au Liban, ce pays déchiré, ce pays hanté, ce pays au bord de la perdition, et je souhaite que les fantômes laissent enfin vivre les vivants. Je voudrais convoquer en ce jour particulier la leçon de Nathan le Sage. Dans cette pièce de Gotthold Ephraim Lessing, la tolérance religieuse et le message des Lumières se retrouvent dans cette œuvre essentielle qui réunit les trois religions autour d’un message d’unité. Et je voudrais insister sur une parabole dont la pièce se fait le relais : celle de l’anneau. Un père mourant n’a à léguer à ses trois fils qu’un anneau. Quel que soit son choix, il fera deux malheureux, deux mécontents. Il décide donc de faire forger deux répliques et de transmettre trois bagues, trois anneaux qu'il est impossible de distinguer les uns des autres. Lui-même ne sait plus retrouver parmi les trois l’anneau véritable. Ainsi, aucun de ses fils ne pourra jamais savoir avec certitude s’il est le possesseur du véritable anneau. Les fils y ont-ils alors perdu ? L’humanité se retrouve-t-elle héritière d’une vérité dégradée et corrompue ? Non, les trois fils sont appelés à apprendre ainsi – avec le temps-  le doute, l’humilité, le respect de la sagesse paternelle, le message de la transmission qu’à leur tour il leur reviendra un jour d’assurer. Car ils sont les transmetteurs de bien plus que d’un patrimoine, ils sont les transmetteurs de l’idée même de transmission. En ce jour, comment ne pas voir ce qui rassemble plutôt que ce qui divise ? Comment ne pas lancer une pensée républicaine en direction de l’unité, de la réconciliation, de la volonté de vivre ensemble ? Le même message parcourt en effet ces différentes fêtes et l’esprit de notre République commune. On voudrait écarter les préoccupations spirituelles de la République. Mais c’est une erreur sur la laïcité qui n’est ni la loi du silence ni le désert du sens, mais la liberté, l’égalité et la fraternité des croyants et de leurs croyances. La mémoire et la transmission collective d’abord qu’exprime ce déchirant « L’an prochain à Jérusalem ! »  qui a défini pendant tant de siècles le judaïsme de l’exil. Nos mémoires doivent être des mémoires d’espoir, toujours tournées vers l’avenir, vers le renouveau, vers la renaissance, c’est bien ce que nous disent ces fêtes de printemps où demeurent aussi des vestiges de croyances plus anciennes. Le souci de la commensalité, de l’accueil et de l’hospitalité, ensuite, deux exigences centrales de tout humanisme. En effet, la fête commence toujours à la porte du voisin. Là où attend l’inconnu, la rencontre, la différence, le visage. C’est le point de départ, douloureux mais en définitive joyeux, de ce poème déchirant que sont les Pâques à New York de Blaise Cendrars. Il y parle de solitude, d’exil et de besoin de la rencontre pour illuminer l’humanité. Il y évoque la difficile possibilité de la rencontre, et invoque la figure du Christ parmi les déshérités, ceux-là même qui ont le plus besoin que le message de la foi illumine la dureté de leur quotidien dans une vie de surconsommation et d’indifférence. Dans la chambre à côté, un être triste et muet. Attend derrière la porte, attend que je l’appelle ! Et enfin ce désir toujours trompé des hommes, la paix. Comment expliquer cette énigme du mal : tous nous voulons la paix, et pourtant partout et à toutes les époques, la violence, la force, la domination imposent leur loi. C’est le cœur du message urbi et orbi, à la ville et au monde : la paix est possible. Elle est dans vos mains, dans nos mains à tous, et pas seulement dans les mains des puissants de ce monde. N’en retenons qu’une chose, de Téhéran à Jérusalem, de Washington à Paris, la paix n’est pas une attente, elle est un appel. Dominique de Villepin ©️ Abraham et les trois anges, Marc Chagall, 1966.