1er Mai : pour que vivent les travailleurs Rarement un 1er Mai n’aura suscité autant de polémiques que cette année. Il semble que le temps politique soit à la chasse aux trophées, à la bataille des totems. Comme si l’on cherchait des corridas pour montrer qu’on peut faire plier des syndicats. Avec des toreros peureux qui retirent leur projet de loi pour passer par le décret, puis par un simple communiqué enjoignant de façon ubuesque à leurs agents de ne pas faire d’inspections, c’est-à-dire de ne pas accomplir la tâche que leur imposent la loi autant que le droit international. Communiqué retiré face à la menace de recours des syndicats devant le juge administratif. Aujourd’hui, dans plus de 160 pays sur les cinq continents, nous célébrons les travailleuses et les travailleurs, leurs droits et leur dignité. Dans le souvenir de la tragédie de Chicago, et sous l'impulsion de Paris en 1889, le monde entier se met à l'arrêt pour rendre honneur à celles et ceux qui travaillent. L’esprit du 1er Mai, c’est l’esprit de gratitude. Cette journée des ateliers clos montre ce qu’est une France sans le travail. Une France à l’arrêt. C’est un rituel, année après année, où nous retenons notre souffle et saisissons ce que signifie le travail dans nos vies quotidiennes. C’est le moment de se souvenir aussi des travailleurs de la première ligne, ces travailleurs essentiels de l’époque du Covid-19 et des confinements, dont le travail continu, même dans des conditions difficiles et dangereuses, était indispensable. C’est le moment de se souvenir des travailleurs des secours, des soins et de l’aide aux personnes, de la défense de notre pays, dont le travail ne connaît pas de répit. Quarante ans, presque jour pour jour, après la catastrophe de Tchernobyl, c’est peut-être aussi le moment de se souvenir de ces « liquidateurs » qui intervinrent, au péril de leur vie et, le plus souvent, au détriment de leur santé, pour limiter les dommages. Ils ont risqué leur vie plus que pour leur pays, pour l’Europe tout entière, car les retombées lointaines du nuage radioactif issu d’une fusion non contenue du réacteur auraient pu être tragiques et durables chez nous aussi. L’esprit du 1er Mai, c’est aussi l’esprit de rassemblement. Celui d’un jour où le repos des uns n’est pas le travail des autres. D’abord, un rassemblement de mémoires, car c’est celui des travailleuses et des travailleurs dont le combat historique a construit la République sociale et démocratique qui est la nôtre aujourd’hui. C’est celui des grandes mobilisations, y compris celle de millions de Français qui, un 1er mai 2002, ont voulu crier « non ! » au Front national, exerçant ce pouvoir de dire non qui est au cœur de la dignité démocratique. Ensuite, un rassemblement d’expériences. Ce jour, seul jour férié chômé de notre calendrier, est là pour nous rappeler que le salariat est désormais la condition de l’immense majorité des Français, près de neuf sur dix, au-delà de toutes les divisions et de tous les conflits sociaux. C’est enfin un rassemblement d’énergies pour mesurer tout ce qui, aujourd’hui, doit être fait pour rendre le travail moins difficile. Se remobiliser, premièrement, dans la lutte contre le chômage, car, dans la période de stagflation qui s’est ouverte, les risques de l’automne sont importants. Plus de trois millions de Françaises et de Français sont au chômage. Plus de cinq millions sont en recherche d’emploi. Ce n’est pas le moment de baisser les bras, car il faut anticiper la grande vague de plans sociaux technologiques, visibles et invisibles, qui naîtront de l’adoption désordonnée et impréparée de l’intelligence artificielle. Réfléchir, deuxièmement, à l’amélioration de la qualité du travail, fragilisée notamment par le temps partiel subi, qui touche d’abord les femmes, par ailleurs toujours victimes d’inégalités salariales, mais aussi par le travail de plateformes, qui fragilise des populations entières avec des conditions de travail pénibles. Et bien sûr, troisièmement, mieux intégrer les indépendants et les commerçants, les agriculteurs, tous ceux qui parfois se demandent pourquoi une fête du travail ne devrait être qu’une fête des salariés. Ils sont plus de quatre millions et ils se sentent oubliés. Pourquoi ne pas réfléchir, symboliquement, à permettre aux artisans de déduire de leur résultat imposable une partie du chiffre d’affaires réalisé ce jour-là ? L’esprit du 1er Mai, en définitive, c’est l’esprit d’humanité. Celui qui mesure la dignité du travail, pour chacun et pour l’humanité entière. Celle d’une humanité qui reste maîtresse de ses outils et respectueuse de la planète. Le 1er mai 1950, à Bagatelle, le général de Gaulle tenait un grand discours : « Un jour, la machine est apparue. Le capital l’a épousée. Le couple a pris possession du monde. Dès lors, beaucoup d’hommes, surtout les ouvriers, sont tombés sous sa dépendance. Liés aux machines quant à leur travail, au patron quant à leur salaire, ils se sentent moralement réduits et matériellement menacés. Et voilà la lutte des classes !… Ah ! les pays libres peuvent bien déployer leur propagande et se ruiner en armement, l’épée de Damoclès demeurera suspendue tant que chaque homme ne trouvera pas dans la société sa place, sa part, sa dignité. » Et le général de Gaulle de rêver tout haut d’un monde qui sortirait, par le rassemblement, par l’unité politique, de la logique de lutte des classes où la machine nous avait plongés. Dominique de Villepin ©️ Photo : J.-P. GUILLOTEAU/L’EXPRESS