On est tenté d’imaginer une bulle de bande dessinée où un homme bâillonné et ligoté sur une chaise se voit sommé par son interrogateur : « Expliquez-vous ! » On voudrait y retrouver l’humour noir, la finesse du trait et la délicatesse du regard de Joann Sfar. Le bâillon ne peut tenir lieu de politique. On n’ouvrira pas Gaza en fermant les portes des lieux de dialogue. Les appels au boycott de Joann Sfar, invité d’un passionnant festival culturel marseillais, « Oh les beaux jours », sont scandaleux et contre-productifs. En excluant du dialogue des artistes engagés pour la paix, même lorsque les désaccords sont bien sûr permis, on contribue en réalité au silence qui règne sur Gaza, la Cisjordanie et le Liban. Il est légitime de s’interroger sur les liens de certaines institutions avec des organisations structurellement liées à l’appareil répressif israélien. Il est légitime de plaider pour des sanctions réelles, ciblées, mesurées pour être efficaces, contre l’État d’Israël et certaines personnalités dirigeantes, y compris à travers la révision de l’accord d’association avec l’Union européenne. Comment, sinon, justifier les multiples sanctions prises contre d’autres pays du monde ? Il est légitime et nécessaire d’exiger que le droit s’exprime en toute liberté et en toute indépendance sur les actes commis à Gaza. Il faut surtout rappeler sans relâche que la bande de Gaza reste soumise à des conditions carcérales et inhumaines. Rien n’est fait pour les deux millions de Gazaouis depuis le prétendu cessez-le-feu. Benjamin Netanyahou annonce que 70 % de la bande de Gaza seront désormais sous contrôle israélien, au risque d’une dépossession toujours plus grande de la population. Les colons déchaînent leur violence contre tout ce qui fait obstacle au projet extrémiste, en Cisjordanie. Mais cibler des personnes, essentialiser les positions, stigmatiser les propos comme on le fait avec l’artiste qu’est Joann Sfar, c’est accorder la victoire à la logique campiste qui a trop souvent réduit au silence la mobilisation en faveur du peuple palestinien, notamment dans les universités. Il est temps de se parler. Dominique de Villepin ©️ Alice au pays des arts. Joann Sfar, Les gagnants.