Cet été, je vous fais découvrir ma playlist. Dans Let England Shake, l’album que PJ Harvey a consacré, en 2011, à la guerre, j’aurais pu tout recommander. Mais je choisis une seule chanson : The Words That Maketh Murder. C’est la guerre vue d’en bas, celle des soldats de Gallipoli en 1915, celle des corps abandonnés, des membres arrachés, des jeunes hommes fauchés par vagues entières pour quelques mètres de terrain. Et l’horreur absolue chantée sur des mélodies presque enfantines, par une voix haut perchée, sur un air de comptine, comme ces chansons de marche que fredonnaient les soldats pour ne pas devenir fous. J’ai passé une partie de ma vie à étudier la guerre, à la côtoyer dans l’exercice de la diplomatie, à tenter de l’empêcher. PJ Harvey a compris ce que bien des chancelleries oublient : la guerre commence toujours par des mots. Des mots qui déshumanisent l’adversaire, des mots qui promettent une victoire facile, des mots qui fabriquent le meurtre avant la première balle. J’entends dans cette chanson le rappel que, face à la barbarie, il n’existe que deux voies : la vengeance infinie ou le droit, seule invention humaine capable d’interrompre le cycle du sang. À l’heure où la guerre est revenue en Europe et déchire le Proche-Orient, écoutez cette chanson. Écoutez tout l’album. C’est l’œuvre d’une poétesse qui dit non.