LA DETTE C'EST LA DÉFAITE : CHOISIR LE SURSAUT La finance internationale ne connaît pas les saisons. À 4,13%, l'emprunt français fait face à un niveau inédit depuis novembre 2008. Au-delà des inquiétudes nationales, le reflux des capitaux japonais et les 750 milliards de dollars investis dans l'IA raréfient l'argent disponible. Désormais, pour chaque milliard emprunté nous débourserons 40 millions d’euros de plus. Il faut mesurer ce que cela signifie : si cela devait s’installer dans la durée, cela voudrait dire, dès 2030, que la totalité de l’impôt sur le revenu serait dédié aux seuls intérêts d’emprunt. C’est un phénomène mondial, qui touche plusieurs grandes économies développées, mais où la France, après 9 années du même exécutif, se singularise : elle se finance aujourd’hui plus mal que la Grèce ou le Portugal, avec les taux les plus élevés de la zone euro, traduisant la perte de crédibilité de notre classe politique vis-à-vis de nos créanciers. Face à la lame de fond macroéconomique mondiale, nous sommes exposés de plein fouet, sur l’étrave où se fracassent les vagues. Quelles en sont les causes, qui sont les responsables ? D’abord les Etats-Unis de Donald Trump, en l’occurrence, qui mènent une politique économique fondée sur le déséquilibre : déficits publics sans frein, interventions sauvages sur les marchés de change, pressions à la hausse sur les prix du pétrole résultant d’une politique étrangère erratique, dérégulation des marchés financiers et saccage de l’indépendance de la Fed, soutenant un expansionnisme monétaire déraisonné au service d’une croissance des valorisations boursières à tout prix, notamment dans le domaine de la tech ; c’est une guerre hybride financière qui est menée et nous sommes ciblés, sinon comme adversaires au moins comme proies ou victimes collatérales. L’enjeu est simple, canaliser le plus de capitaux possibles vers l’économie américaine et vers les dépenses fédérales américaines, au mépris de tous les équilibres économiques internationaux. Et dans ce monde, il n’y a pour les Etats-Unis que deux places possibles : ceux qui acceptent leur vassalisation, et ceux qui seront broyés. Ensuite, nos gouvernants depuis vingt ans ont eu la faiblesse de profiter des taux d’intérêt bas issus de la grande déflation qui a suivi la crise financière de 2008 pour persévérer dans l’inaction et les renoncements. Le passage à l’euro a masqué la dure réalité d’un décrochage de compétitivité économique, de coût du travail, et de dégradation de notre balance commerciale qui aurait conduit un pays au franc à une rude dévaluation. Dix années de liquidité bon marché, pendant lesquelles nous avons cru pouvoir regarder de haut nos voisins européens qui se redressaient dans l’effort, pendant que nous nous avachissions dans l’autosatisfaction d’être « un pays sérieux ». Dans la torpeur d’un bain de liquidités bon marché offertes par la BCE, la France de l’après 2007 a pu se croire guérie et n’a fait aucun effort pour réduire sa dette, au contraire. Pour mémoire, elle était de 64% du PIB en 2007 lorsque j’ai quitté Matignon, inférieure à celle de l’Allemagne. Si la France avait maintenu un poids des dépenses sociales dans le PIB égal à celui de l’Allemagne sur la période, elle n’en aurait pas dévié. Depuis mille milliards de dette ont été ajoutés par Nicolas Sarkozy et François Hollande, pour financer des cadeaux électoraux sans précédent et mille autres milliards par Emmanuel Macron au gré du « quoi qu’il en coûte » et pour acheter l’élection de 2022, avec le succès qu’on a vu aux législatives de 2022 puis de 2024. Il y a bel et bien de lourdes responsabilités partisanes et personnelles dans le gonflement de la dette qui devront être assumées. Ces responsabilités sont celles du sacrifice de notre souveraineté, car sans comptes publics sains, il n’y a pas de crédibilité, et sans crédibilité, la voix de la France ne peut porter en Europe et dans le monde. L’Europe enfin, car l’inachèvement de l’euro, du marché de capitaux et d’un système obligataire viable n’ont cessé de donner des injonctions contradictoires. Certes elle n’a cessé d’encourager à maitriser les dettes publiques nationales, mais paradoxalement elle n’a pas su donner les moyens concrets et solidaires de résoudre la crise de la dette. Pour que la France maitrise ses déficits, dans un contexte de déficits commerciaux élevés, il fallait aussi pouvoir avoir un débat sur le niveau de l’euro. Je mesure qu’il est difficile d’entendre à Bruxelles ce genre de critiques venues de France, mais je plaide avec constance, depuis 2010 et la crise de la dette grecque pour des euro-obligations permettant d’adoucir les trajectoires de réduction des déficits en garantissant un socle de dette souveraine protégée des attaques. Je plaide également pour une politique de taux différenciés, qui permette à la BCE de refinancer à un taux préférentiel les investissements verts au sein de l’Union : le temps de la transition nous devons assumer de lui donner les moyens de se financer, quitte à affaiblir un peu l’euro ce qui améliorerait notre compétitivité-export. Quelles sont les solutions ? Il y a le grand bond en arrière. C’est ce que proposent Jean Luc Mélenchon comme Marine Le Pen. Le premier parle clairement de « foutre au feu » ; la seconde proposait par le passé de revenir sur la loi de 1973 interdisant à la Banque de France le financement direct des déficits - pour savoir ce qu’elle propose aujourd’hui en dehors d’une promesse de « courage et de détermination », qui ne coûte pas cher, autant demander à des astrologues. C’est la nostalgie d’une époque où l’on pouvait faire fi de l’indépendance des banques centrales, et compter sur la création monétaire pour combler les déficits. Beaucoup traitent la France Insoumise avec condescendance – il faut la prendre au sérieux. C’est une voie possible. Mais il faut en mesurer le coût. D’abord nous brûlerions nos vaisseaux car il serait impossible à court terme de retourner sur les marchés : plus personne ne prête à celui qui a renoncé à honorer une dette. Il faudrait donc, du jour au lendemain, équilibrer le budget. Voyons donc comment Jean-Luc Mélenchon ou Marine Le Pen proposeraient de le faire, car c’est la conséquence immédiate de ce qu’ils proposent. Hausses d’impôts massives ou coupes brutales dans notre système social et nos services publics ? Ensuite une crise majeure avec l’Union Européenne isolant la France à l’heure où il faut plus d’initiative collective face aux empires qui nous préfèrent divisés qu’unis. Enfin, la très forte probabilité d’une spirale inflationniste. Ce sont les consommateurs qui paieront la dette, comme si on ajoutait plusieurs points de TVA chaque année, parce que les prix ne sont jamais compensés qu’avec retard par les salaires. Sans aucune incitation à limiter les déficits, comment croire que nous ne vivrons pas la même gabegie que par le passé. Il y a le bricolage permanent de ceux qui se placent dans la continuité des derniers mandats. Ceux qui font passer des baisses d’un dixième de point de déficit pour des prouesses sans pareil, ceux qui misent sur la croissance et en redistribuent les fruits en baisse d’impôts – comme Bruno Retailleau – ou en dépenses sociales – comme les nombreux candidats de gauche. Ils promettent en somme toujours la même chose. « Une minute de plus, monsieur le bourreau. » Aujourd’hui, je crains que nous soyons arrivés au bout de ce temps, et que le couperet soit déjà aiguisé et prêt à tomber. Comme dans les précédentes grandes défaites auxquelles notre pays a fait face, il y a donc déjà ceux qui prétendent à la révolution nationale pour en réalité choisir l’asservissement, et ceux qui se résignent au déclin mou. Je suis de ceux qui croient au combat. Il y a face à cette crise ce qui me semble la seule solution viable, le sursaut, car la dette, c’est la défaite, c’est l’aliénation de l’Etat et le renoncement à l’idée de la France. Se donner un cadre et une stratégie, cela tient en trois actions : - Une règle de pluriannualité de la trajectoire de déficits, adoptée en début de quinquennat pour cinq ans, et qui s’impose ensuite à chaque budget annuel, dont le parlement ne puisse ensuite plus dévier. - Un renforcement de l’évaluation indépendante d’impact du budget, à la fois économique, social et environnemental pour assurer la justice sociale et la crédibilité environnementale; - Une capacité d’investissement public et privé dans la transformation de notre pays, pour stimuler la croissance, à travers un grand fonds souverain de souveraineté et de solidarité géré dans un objectif de performance et selon des principes de responsabilité. Et bien sûr, ce cadre une fois en place, il faudra des hausses d’impôt justes et des baisses de dépenses ciblées, à hauteur des besoins, c’est-à-dire pour plus de 120 Mds€ à l’horizon 2031. Nous pouvons réussir, car nous avons déjà réussi à juguler nos déficits par le passé. Dominique de Villepin ©️ Van Kuzkin | Shutterstock