Le « non » de Paul Celan résonne avec force dans une époque bouleversée par le retour des idéologies de haine. Né en 1920 à Czernowitz dans une famille juive de langue allemande, il perd ses parents après leur déportation et porte toute sa vie la fracture d’écrire dans la langue même des bourreaux. Son premier non s’adresse à l’oubli. Dans Fugue de mort, la formule « la mort est un maître venu d’Allemagne » sonne comme un refus de laisser la catastrophe s’effacer dans le cours apaisé du temps. Son deuxième non vise la langue innocente. Il reste dans l’allemand blessé plutôt que de le fuir, mais il le fracture, lui retire sa fluidité et son confort, refuse toute harmonie mensongère après l’extermination. Son écriture devient dense, heurtée, presque minérale, comme un langage sauvé de peu. Son troisième non touche la poésie comme consolation. Le poème n’adoucit rien, il répond aux morts et à la nuit. Sa beauté porte la marque du ravin traversé. C’est pourquoi Celan pouvait dire que le poème est une poignée de main, un geste fragile vers l’autre. En 1970, il se jette dans la Seine. Son œuvre demeure une épreuve infligée à la poésie, le rappel qu’aucun oui humain n’est possible sans ces non-là.