Vingt-cinq ans nous séparent du 11 septembre 2001. Et pourtant, nous sommes toujours le 12 septembre 2001. Depuis lors, en effet, nous sommes enfermés dans l’éternel retour du même. Comme si c’était hier. Comme si cela pouvait être à nouveau demain. Du 11 septembre 2001, nous nous souvenons d’abord de la sidération. En moins de deux heures, de 8h14 à 10h03, c’est toute la vision du monde de l’Occident qui s’est brisée sous nos yeux. À l’heure de l’hommage, c’est d’abord vers la mémoire des 2977 morts de cette tragédie, vers leurs familles, leurs proches, celles et ceux qui vivent encore, 25 ans après, dans la douleur du deuil et de l’injustice, que vont nos pensées. Ce qui, pour nous, est une tragédie ayant bousculé l’ordre de l’existant, demeure pour eux une blessure humaine, une fracture ouverte, une vie amputée d’une part de liberté. Voilà des douleurs que la politique n’apaisera jamais. Vingt-cinq ans, c’est une génération. Ceux qui sont nés dans le vacarme du 11 septembre travaillent, se marient, font des enfants. Vingt-cinq ans, c’est sept présidences américaines, cinq présidences françaises. Vingt-cinq ans, qui ont vu naître les réseaux sociaux, l’intelligence artificielle, les smartphones, les monnaies numériques, le streaming, les véhicules électriques. Vingt-cinq ans, et pourtant, oui, définitivement, nous sommes toujours le 12 septembre 2001. Parce que ce jour-là, trois fléaux qui en sont venus à définir, pour une large part, notre monde effrayant ont fait irruption, brutalement, par cette porte des Enfers ouverte à coups de bélier. Premier fléau, un terrorisme islamiste global qui, comme un virus mortel, s’est attaqué à toutes les puissances, parce qu’il était par nature une contestation, une opposition, une mise à l’épreuve de la puissance d’État. Il ne s’agit pas pour lui de vaincre, c’est impossible, il incarne une violence née de la faiblesse, mais il peut faire douter, pour ne pas être seul vaincu par l’Histoire. Le terroriste, c’est le « perdant radical » comme l’avait défini le poète allemand Hans Magnus Enzensberger. Toutes les puissances ont été mises au défi. Les cinq grands du Conseil de Sécurité des Nations Unies – Chine, Etats Unis, France, Grande Bretagne et Russie- ont toutes été touchées par des attentats islamistes, soit de la mouvance d’Al-Qaïda, soit de l’État islamique. La plupart des démocraties européennes y ont été confrontées, l’Allemagne, l’Espagne, les Pays Bas, le Danemark, la Belgique, la Suède. La France, après 2012, après une décennie où elle avait su s’immuniser et se protéger, a fini par être touchée à son tour, devenue plus vulnérable au virus, et par subir des attaques ignobles, L’école Ozar Hatorah, Charlie Hebdo et l’Hyper-Casher, le Bataclan et les terrasses parisiennes, la Promenade des Anglais de Nice, le marché de Noël de Strasbourg et d’autres encore. Deuxième fléau, la crispation américaine en une puissance impérialiste, identitaire et sécuritaire, cette désespérante victoire d’outre-tombe des terroristes. Un occidentalisme guerrier et vengeur a remplacé un Occident d’hégémonie commerciale et culturelle. L’occidentalisme trumpiste, cette cristallisation de toutes les idéologies du déni et du rejet : xénophobie et islamophobie délirantes, déni climatique revendiqué, masculinisme revanchard, impérialisme agressif, transhumanisme anti-humaniste – aurait été impossible sans cette impulsion initiale de la folie meurtrière. La fixation compréhensible sur le terrorisme a eu sa part dans notre échec patent à faire face au changement climatique, à affronter l’oligarchisation d’un monde toujours plus inégal. Troisième fléau, le martyre de peuples moyen-orientaux victimes simultanément des assassins islamistes, puisque 9 victimes sur 10 d’attentats islamistes vivaient dans des pays à majorité musulmane, et des représailles occidentales, car les guerres successives dans la région, au sens large – Afghanistan, Irak, Libye, Soudan, Yemen, Gaza, Liban, Iran, ont fait plus d’un million de victimes directes et plusieurs millions de victimes indirectes. La succession des hypocrisies, des promesses trahies, des espérances déçues du Printemps Arabes, des « deux poids, deux mesures ». On se retrouve aujourd’hui dans un Moyen-Orient où l’espoir est une denrée rare. Où l’espoir signifie d’abord la cessation de l’horreur : à Gaza, en Cisjordanie, au Yemen, au Liban, en Syrie, en Irak. Où l’espoir, ce n’est désormais rien de plus que le répit. L’aventurisme des combattants de la Guerre froide allié à l’effondrement moral de régimes autoritaires postcoloniaux a nourri un monstre qui s’est ensuite déchaîné sur la planète tout entière et qui a enfanté de nouveaux monstres à son tour. À l’extérieur s’est refermé sur nous tous l’engrenage des interventions extérieures. Face au scandale, une seule réponse, la force, la solution immédiate et purificatrice, susceptible de racheter des dirigeants politiques suspects de faiblesse. Et chaque aveu d’échec donne lieu à un nouveau bain de force, dans l’éternel retour du même. À l’intérieur, s’est refermé le piège de l’inimitié, l’essentialisation des identités politiques en identités ethniques, confessionnelles, culturelles. La logique du soupçon, de l’expulsion, du rejet, de la haine. L’une nourrissant forcément l’autre et vidant le terrain central. L’espace public démocratique est devenu un no man’s land hérissé de barbelés. Un cercle vicieux de déshumanisation s’est enclenché. Il est toujours en cours. Il continue à franchir des étapes dans la société française. Ce jour-là, l’Histoire a déraillé. L’événement a pris le dessus sur la structure. Il n’y a que peu d’exemples d’événements dont l’ampleur doit beaucoup à des hasards circonstanciels qui ont eu un effet démesuré. L’assassinat de César. La Saint Barthélémy. L’Incendie du Reichstag, peut-être. L’histoire-fiction est certes une rêverie sans certitude. Mais essayons un instant d’imaginer ce que serait un monde sans le 11 Septembre ? Presque certainement un monde sans Trump, très probablement un monde sans guerre en Irak. Peut-être un monde avec une paix israélo-palestinienne dans la continuité des Accords d’Oslo. Sans Trump, parce que pour en arriver à cette dérive, il a fallu la crise identitaire du Parti républicain de George Bush et du Tea Party, il a fallu le renoncement volontaire aux libertés publiques et aux contre-pouvoirs. Il a fallu le Patriot Act, Guantanamo, Abu Ghraib. Sans guerre en Irak, car la communauté internationale aurait très certainement eu plus de poids contre l’intervention unilatérale américaine et les contre-pouvoirs américains auraient pu jouer leur rôle contre les mensonges d’État qui furent proférés. Sans lois sécuritaires qui dévoient les libertés publiques et permettent ou préparent la surveillance généralisée des citoyens et leur contrôle technologique. Sans guerre en Ukraine, je le crois profondément. La tentation russe, je crois, aurait existé, mais des Occidentaux moins discrédités par leur deux poids deux mesures continuel, moins prompts à théoriser les interventions militaires, n’auraient pas laissé l’espace diplomatique dont Vladimir Poutine s’est servi pour obtenir l’assentiment tacite d’une partie du Sud Global. Et les Européens, moins captifs de la puissance américaine, auraient acquis davantage d’autonomie stratégique, davantage de marges de manœuvre pour prévenir la pression russe. Résultat, aujourd’hui, ce sont des agents immobiliers américains qui se promènent en terre conquise du Dniepr à la Neva, sans même faire le détour par Paris ou Bruxelles pour formuler une paix dans le dos du droit international. L’histoire fiction a parfois aussi une valeur heuristique, parce qu’elle nous enseigne ce qui aurait pu être et donc, dans certaines circonstances, ce qui peut encore être. Elle nous montre même où sont les poutres porteuses qui tenaient l’édifice collectif et qu’il faut aujourd’hui redresser. L’État de droit. La diplomatie. La raison. L’esprit critique. La politique. La sécurité et la justice. La liberté, l’égalité, la fraternité, l’unité et la laïcité La République, en un mot. Mais la République est ce temple dont la voûte ne tient que si chaque citoyenne, chaque citoyen en est le pilier conscient et volontaire. C’est la chance que nous offre cette élection présidentielle de 2027, ouvrir une nouvelle page collective. Dominique de Villepin ©️ The Tribute in Light 9/11 memorial with the Statue of Liberty. New York City, USA. Photo : Getty Images/Chris Martin.