Voir ce que l'on voit, ou la dictature de l'évidence. Il faut « voir ce que l’on voit », nous apprend Édouard Philippe dans une interview au Point. C’est de l’impensé politique qui pense ici devant nous. Peut-être qu’il faudrait aussi dire ce que l’on dit, cela s’appelle le courage. Car voir ce que l’on voit, clarifions d’emblée, c’est voir sur son téléviseur des Noirs et des Arabes qui manifestent, bloquent, cassent. C’est « patent ». D’autres personnalités politiques, plus décomplexées, l’ont fait à longueur de journée depuis le 17 octobre, Marion Maréchal Le Pen par exemple. Utiliser le 17 octobre pour mettre au ban l'ensemble des immigrés de ce pays, c'est une faute morale autant que politique. Ça n’a l’air de rien, mais c’est une remarque fascinante, terriblement révélatrice de notre basculement politique. Nous avons déjà basculé en réalité dans un nouveau régime de pensée. D’abord dans cette logique de l’inversion orwellienne, puisque, faut-il le rappeler, la phrase de Charles Péguy s’inscrivait dans l’engagement dreyfusard du poète et intellectuel, à l’heure où l’on comptait les Juifs dans l’armée, dans l’administration, partout. Relisons Notre jeunesse, le texte n’a pas pris plus de rides que le discours à la jeunesse de Jean Jaurès. Ici, l’inversion de la phrase permet à bon compte et avec bonne conscience de se compter au nombre des compteurs. Certains comptent les oiseaux migrateurs sur les cols des Pyrénées, d’autres préfèrent le confort de leur canapé pour compter les Noirs sur leur télé. Ensuite, parce qu’Édouard Philippe assume le régime télévisuel de la démocratie. On ne fait plus l’expérience de la société, on la voit à travers ses écrans. Édouard Philippe n’est pas devant les Français, en responsable, il est devant son poste, à côté de tous les autres Français. Voir ce que l’on voit, c’est accepter que la démocratie soit désormais captive des écrans. Poète pour poète, peut-être faut-il rappeler cette phrase prophétique de Gil Scott-Heron : « The revolution will not be televized », la révolution ne passera pas à la télé. Comment être surpris dès lors que l’opinion publique soit façonnée désormais non plus par une pensée politique, mais par des éditorialistes confondant sans cesse le journalisme et l’opinion, quand ce n’est pas la croisade sur commande. Enfin, parce qu’Édouard Philippe inaugure par cette phrase le régime politique de l’« évidence ». Voir ce qu’on voit, ici, signifie croire ce qu’on voit, en saint Thomas du bon sens. Eh oui – mais le bon sens… Le bon sens oublie de dire qu’on peut avoir la peau noire et être né en France, il n’y a pas de loi contre ça. Qu’on peut être Noir et être citoyen français en ligne directe depuis 1848 ou au-delà. Qu’on peut être Noir ou Arabe et descendant d’un citoyen français par le service du sang, comme des centaines de milliers de tirailleurs d’Afrique, au service des grandes victoires de 1918 et 1945. Le régime de l’évidence, c’est le régime du raccourci : « pas de fumée sans feu ». Corrélation vaut causalité. Couleur de peau égale immigration, égale faillite de l’intégration. On voit ce que l’on voit, ce que l’on voit… C’est « patent », c’est-à-dire non pas que c’est visible, mais que c’est une vérité officielle, sanctionnée par le pouvoir, comme le serait une lettre patente. Le régime de l’évidence, c’est de construire l’ordre politique sur le visible. C’est d’essentialiser les positions des uns et des autres en fonction des signes visibles. De religion, comme le voile. D’origine, comme la couleur de peau. Le régime de l’évidence conduit à la dictature des apparences, à l’essentialisation, à l’identitarisme. Car s’il y a bien quelque chose qui ne se voit pas et qui est partout autour de nous, c’est la République, un esprit irréductible. Peut-être au régime de l’évidence noyé dans les fantasmes identitaires de l’époque, faut-il opposer une fois de plus, une fois encore, l’esprit de résistance, celui que Péguy attribuait au mystère de la charité de Jeanne d’Arc, cette « petite Française qui voit clair ». Il y a la vue, certes, mais il y a mieux pour l’avenir d’un peuple : la vision. Dominique de Villepin