Dostoïevski est un écrivain rare parce qu’il sait relier l’intime et le commun. Il déterre ce que nous avons de plus fragile pour en faire une vérité universelle. Dans les Carnets du sous-sol, il nous tend un miroir discret mais implacable : il nous fait descendre dans cette « cave » intérieure où s’accumulent les petites humiliations, les rancœurs, la peur d’être vu tel que l’on est. Si je partage ce livre aujourd’hui, c’est parce qu’il éclaire une tentation très humaine : rester attaché à sa blessure, parce qu’elle est familière, plutôt que risquer la guérison et s’employer à vivre. Le narrateur veut être reconnu, mais il se défend de tout par l’ironie, la contradiction, le retrait. Il souffre, et il se fait souffrir encore, comme si la douleur était devenue une manière d’exister. Dostoïevski ne moralise pas. Il regarde. Et il laisse une leçon simple, presque tendre : la vengeance n’apaise pas, elle enferme ; la vérité, elle, libère. La force commence peut-être là, dans l’acceptation de sa fragilité, dans ce pas vers soi et vers l’autre qui coûte, mais qui ouvre et libère. En 2026, dans un monde où la colère circule vite, c’est une boussole précieuse : ne pas faire de sa blessure une identité, ne pas laisser le ressentiment gouverner sa vie.
Dominique de Villepin
Ancien Premier ministre de la République française
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Vingt ans ont passé depuis qu’Ilan Halimi fut arraché à la vie par la haine, parce qu’il était juif, laissant une plaie ouverte, au cœur de la République. Au-delà de l’horreur du crime, aucun citoyen ne doit jamais être visé pour ce qu’il est, pour son nom, sa foi, son histoire. Quand le ministère de l’Intérieur recense en 2025 plus de mille actes antisémites, ce ne sont pas des chiffres : ce sont des visages, des familles, des silences, des vies qui se replient. Et c’est une alarme pour la France. Cette dégradation n’est pas une fatalité : c’est un combat et un devoir qui nous obligent. À la mémoire d’Ilan, nous devons un recueillement et une fidélité. Fidélité à la dignité humaine, à la fraternité, à la vigilance qui ne cède rien aux renoncements. La haine ne gagnera pas, ni dans la rue, ni à l’école, ni sur nos écrans, ni dans nos consciences. Que son nom soit, pour chacun de nous, la promesse de ne jamais détourner le regard, de ne jamais banaliser l’inacceptable, et de faire vivre une France où l’on n’a pas à se cacher pour être soi. Dominique de Villepin
Vingt ans ont passé depuis qu’Ilan Halimi fut arraché à la vie par la haine, parce qu’il était juif, laissant une plaie ouverte, au cœur de la République. Au-delà de l’horreur du crime, aucun citoyen ne doit jamais être visé pour ce qu’il est, pour son nom, sa foi, son histoire. Quand le ministère de l’Intérieur recense en 2025 plus de mille actes antisémites, ce ne sont pas des chiffres : ce sont des visages, des familles, des silences, des vies qui se replient. Et c’est une alarme pour la France. Cette dégradation n’est pas une fatalité : c’est un combat et un devoir qui nous obligent. À la mémoire d’Ilan, nous devons un recueillement et une fidélité. Fidélité à la dignité humaine, à la fraternité, à la vigilance qui ne cède rien aux renoncements. La haine ne gagnera pas, ni dans la rue, ni à l’école, ni sur nos écrans, ni dans nos consciences. Que son nom soit, pour chacun de nous, la promesse de ne jamais détourner le regard, de ne jamais banaliser l’inacceptable, et de faire vivre une France où l’on n’a pas à se cacher pour être soi. Dominique de Villepin
CHRONIQUE - L’HUMANISME À L’ÈRE DE L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE Chronique disponible en intégralité sur le site de @LFHumaniste : https://t.co/oC53JembnE https://t.co/RX4lTMdgFp
Justice sociale, ordre républicain, ambition économique et exigence écologique : voilà les clés de notre combat. C’est ce que je suis venu dire aux jeunes, venus nombreux, au Musée de Grenoble, en présence du Maire et de responsables scolaires et associatifs. C’est ce que je suis venu dire aux soutiens de la France Humaniste, et vous étiez nombreux encore, en dépit de la pluie battante, pour dire votre engagement et votre détermination. Merci Grenoble !
Simone Weil (1909/1943) ce n’est pas simplement une oeuvre. C’est une vie complexe, étonnante, une vie portée par une ambition : comprendre le monde dans ses douleurs, ses souffrances, ses joies, ses espoirs, ses contradictions. Sa pensée n’est pas un commentaire, mais une expérience. Philosophe, écrivaine, elle a fait le choix de rentrer charnellement dans son oeuvre. Ouvrière chez Renault, militante anti-franquiste dans les colonnes anarchistes espagnoles, elle rejoint à Londres les engagés de la France Libre. Aujourd’hui, je vous parle de son livre majeur, l’Enracinement, qui porte en elle le germe de cette vie à rebours, au service des autres, d’un idéal. Dans ce livre, elle explique que la grande maladie moderne est le déracinement. Déracinement du travail quand il n’est plus fierté mais usure. Déracinement des communautés. Déracinement de la parole quand elle devient slogan. Déracinement de la vérité quand tout se réduit à des récits d’un camp contre un autre. Simone Weil comprend que la misère n’est pas seulement sociale, mais aussi morale, spirituelle, culturelle. Et elle propose un chemin : refaire ensemble des racines. Redonner du sens à nos existences, au travail, à la société, à la solidarité. Sa voix nous manque cruellement aujourd’hui, mais son combat pour la dignité, la vérité, l’attention portée aux autres, nous oblige, presque un siècle après elle.
Le sursaut républicain et humaniste ne viendra pas des cénacles parisiens. Il viendra du cœur de France, de Damazan, de Bourgoin-Jaillieu, de Pélissanne, de Garges-lès-Gonnesse. Il viendra de cette France qui nous rappelle que notre première richesse, c’est la qualité, l’excellence, la diversité de nos terroirs, de nos produits, de notre capacité à innover et à inventer partout dans l’Hexagone et Outre-mer. À la rencontre des maires ruraux, des Françaises et des Français qui refusent la fatalité, je me nourris de vos idées, de vos histoires, de vos talents.
Il y a des scènes qui traversent les siècles parce qu’elles parlent profondément de nous et de ce que nous sommes. Dans l’Evangile selon Saint Jean, il en est une qui nous atteint profondément, quelles que soient nos croyances, nos convictions religieuses, nos inclinaisons à la foi. Ce n’est pas une parabole au sens strict, mais elle résonne aujourd’hui particulièrement, parce qu’elle nous rappelle qu’il ne faut jamais accepter l’immédiateté du verdict, qu’il est toujours essentiel de faire commencer la vérité par soi-même, que la justice sans conscience n’est que violence, que la miséricorde n’est pas le laxisme, et que la justice ne doit jamais humilier, mais relever, redonner du corps et du souffle. En 2026, retenons l’exigence sans jeter la pierre.
Il y a des scènes qui traversent les siècles parce qu’elles parlent profondément de nous et de ce que nous sommes. Dans l’Evangile selon Saint Jean, il en est une qui nous atteint profondément, quelles que soient nos croyances, nos convictions religieuses, nos inclinaisons à la foi. Ce n’est pas une parabole au sens strict, mais elle résonne aujourd’hui particulièrement, parce qu’elle nous rappelle qu’il ne faut jamais accepter l’immédiateté du verdict, qu’il est toujours essentiel de faire commencer la vérité par soi-même, que la justice sans conscience n’est que violence, que la miséricorde n’est pas le laxisme, et que la justice ne doit jamais humilier, mais relever, redonner du corps et du souffle. En 2026, retenons l’exigence sans jeter la pierre.
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Vraiment, je ne comprends plus. Un jour LMB Aerospace qui avec sa propriété intellectuelle contribue à la production de Rafale, seule alternative souveraine aux F35 américains, peut être vendu à un fonds américain. L’autre jour des antennes clouées au sol, cédées par Eutelsat, ne peuvent être vendues à un fonds suédois, pays membre de l’UE. Si quelqu’un comprend les critères de souveraineté du gouvernement, qu’il veuille me les expliquer ! #MomentDavos Dominique de Villepin
La France est une terre d’innovation, d’ambition, d’initiative. Partout, comme ici à Rouen, des femmes et des hommes donnent vie à notre économie. Pour construire la France Humaniste, j’ai besoin de vous entendre, de vous écouter, de connaître tous vos défis pour savoir comment nous les surmonterons ensemble. J’ai rencontré des chefs d’entreprise, visité l’entreprise innovante Protect’Ecran, start-up de l’année 2022, échangé avec le Maire Nicolas Mayer-Rossignol, avec la volonté de comprendre, d’écouter et d’apprendre. Le sursaut ne viendra pas de Paris. Il viendra de la France, tout entière, portée par son ambition, ses talents et son savoir-faire. Il y a du génie dans notre pays : la seule chose qui nous manque, c’est un horizon commun.
Je n’ai pas oublié le désespoir et la colère des professionnels et des bénévoles qui nettoyaient les plages en 1999, à la suite de la catastrophe de l’Erika. Les fantômes des erreurs passées ne cessent de revenir. À l’heure des renoncements aux objectifs climatiques et des prédations des empires fossiles, agissons aujourd’hui pour le climat avec une stratégie européenne et française plus ambitieuse, sans attendre d’être hantés par les revenants des catastrophes climatiques à venir, d’ici à quelques générations ! Dominique de Villepin - ©️ Des personnes nettoient la plage de Ploemeur (Morbihan), après le naufrage du pétrolier « Erika », le 26 décembre 1999. Photo : VALERY HACHE/AFP
RT @Villepin: Deuxièmement, il y a bien d’autres initiatives susceptibles de donner des résultats, celles qui reposent sur des principes, s…
RT @Villepin: NE DÉTOURNONS PAS LE REGARD Face à l’horreur et à la folie du monde, face à l’impuissance que nous pouvons ressentir à empêc…
Deuxièmement, il y a bien d’autres initiatives susceptibles de donner des résultats, celles qui reposent sur des principes, sur des procédures et sur une action continue et collective. Les puissances du droit, en Europe et bien au-delà, peuvent se coaliser pour agir, soutenir, poursuivre en justice. C’est le sens du discours lucide de Mark Carney et du réveil des Européens à Davos. En Iran, efforçons-nous de maintenir la pression sur le régime par des sanctions ciblées sur la chaîne de commandement, les responsables des unités et des prisons, les circuits financiers, les technologies de surveillance, favorisons le recueil de preuves des massacres contre l’impunité, offrons les moyens d’accès aux réseaux de communication pour la population iranienne. Il est temps d’adresser un message collectif de fermeté vis-à-vis du régime en inscrivant les Gardiens de la Révolution sur la liste des organisations à caractère terroriste. Ce que montrent les derniers jours, c’est la force du pouvoir de dire non, ce droit inaliénable des peuples face aux tyrans et aux oppressions. Ces citoyens américains courageux qui spontanément et pacifiquement occupent les rues de Minneapolis et ont obtenu le premier recul majeur de Donald Trump en politique intérieur. Ces derniers jours nous rappellent aussi qu’il faut exercer ce pouvoir de dire non plutôt tôt que tard, car une fois installée la tyrannie s’enracine et son extirpation devient douloureuse. Parce que à l’intérieur comme à l’extérieur il faut bien avoir à l’esprit le principe TACO, « Trump Always Chickens Out », « Trump finit toujours par se dégonfler ». C’est dire combien, plus que jamais, notre détermination peut faire la différence. [2/2] Dominique de Villepin
NE DÉTOURNONS PAS LE REGARD Face à l’horreur et à la folie du monde, face à l’impuissance que nous pouvons ressentir à empêcher cette dérive constante, la tentation peut exister de se replier sur soi-même, de cesser de s’informer ou de réfléchir et de détourner le regard. De baisser les yeux et de consentir à ce que rien ne change. Pourtant nos regards à tous sont la seule lumière qui puisse dissiper l’obscurité dans laquelle les crimes se commettent. Ils ne les rendent pas impossibles, mais ils interdisent de faire comme s’ils n’existaient pas. Nous ne pouvons détourner le regard d’un régime iranien qui a fait des milliers et, selon certains rapports crédibles, des dizaines de milliers de morts dans une répression sauvage. Nous ne pouvons détourner le regard des bombardements russes qui plongent un peuple, des femmes, des enfants, dans l’obscurité et le froid en Ukraine. Nous ne pouvons détourner le regard de Gaza où l’injustice, la misère et la mort se poursuivent dans une prison à ciel ouvert, pendant que la Cisjordanie est en proie au déchainement de violences des colons. Nous ne pouvons détourner le regard de la situation en Syrie où les Kurdes, durement frappés par le nouveau régime, se sentent légitimement abandonnés par leurs alliés européens. Nous ne pouvons détourner le regard des Etats Unis, où Minneapolis est en proie aux violences meurtrières d’une police politique fédérale, laissant craindre le basculement de la démocratie américaine. Ne détournons pas le regard du Venezuela, où les prisons politiques sont toujours pleines, même si les majors américaines sont désormais invitées à investir dans le pays. Je veux pour cette raison saluer le travail de plus en plus difficile de la presse et des médias, sur tous les terrains, pour porter nos regards. Je veux saluer le travail exigeant de la justice, nationale et internationale, pour armer ce regard de la puissance de la loi et du droit international et prévenir, à défaut des crimes, leur impunité. Les fanatiques de la force comptent sur l’obscurité pour transformer leurs transgressions en droit de conquête. Ils comptent sur notre sidération et notre épuisement face aux transgressions pour nous faire baisser les yeux et nous taire, quand ils réhabilitent l’air de rien le mot de « rafle » ou qu’ils adoucissent la mort sous les balles fédérales de deux citoyens américains en « accidents malheureux ». Le regard droit, il nous appartient de ne pas perdre l’initiative. À nous d’agir, à nous de dire non, car l’illusionnisme de la force pure, c’est de faire croire que tout en dehors de la force est vain. Or premièrement la force n’accomplit rien de durable et de solide : qu’a obtenu le régime iranien d’autre qu’une paix des cimetières et le retardement de sa chute inéluctable ? Qu’a obtenu Vladimir Poutine sinon la fuite en avant et la ruine de son pays ? Qu’a obtenu Donald Trump outre le risque de plonger son pays dans la violence civile ? Qu’a obtenu le gouvernement Netanyahou outre la solitude morale et la peur perpétuelle des représailles ? [1/2]
À ce soir sur @BFMTV ! https://t.co/OxwIY72fu1
« Continuez à rêver », « Réfléchissez-y à deux fois » : Propos déplorables et paternalistes du secrétaire général européen de l’OTAN, Mark Rutte au Parlement Européen : l’OTAN dans sa vérité et sa brutalité à l’âge de l’empire trumpien. L’OTAN est-elle encore l’actrice de la sécurité européenne ou déjà l’agente de la domination américaine ?
« Continuez à rêver », « Réfléchissez-y à deux fois » : Propos déplorables et paternalistes du secrétaire général européen de l’OTAN, Mark Rutte au Parlement Européen : l’OTAN dans sa vérité et sa brutalité à l’âge de l’empire trumpien. L’OTAN est-elle encore l’actrice de la sécurité européenne ou déjà l’agente de la domination américaine ?
Nous avons parlé ensemble d’Homère et de Nerval ; je souhaite aujourd’hui vous parler de Tolstoï, de ce livre bref, presque sec, et qui pourtant remet nos vies en mouvement : « La Mort d’Ivan Ilitch ». Ne nous y trompons pas : ce n’est pas un livre sur la mort, mais sur la vie. Sur la vie qu’on peut reprendre, même au bord du gouffre. Tolstoï nous rappelle qu’on ne peut se contenter d’une vie conforme, réglée, socialement approuvée. Il montre que la solitude du mourant naît souvent de la tentation de l’artifice et de l’apparat. Il révèle nos vies remplies et vides à la fois : remplies d’écrans, d’urgences, de mensonges ; vides de silence, de présence, de sens, de vérité. Sa leçon est simple et forte : ne remettons pas la vérité à plus tard. Parce que plus tard, c’est le nom poli de notre fuite. C’est maintenant que la vie compte.
Il faut en finir avec la diplomatie du tweet. Quand Donald Trump se réveille, il tweete. Quand il veut attaquer un autre chef d’État, il tweete. C’est compulsif : un, deux, trois, parfois jusqu’à quinze tweets par jour. Ne nous enfermons pas dans une diplomatie de l’instant et de la précipitation, celle des petits mots, des coups de fil et des SMS. Je le redis aujourd’hui : la diplomatie exige du temps long, du sang-froid et de l’expérience. Entretien du 20.01.26 sur @RFI / @FRANCE24
Il nous reste à construire un nouvel ordre international. Nous vivons une bascule d’époque, et il est essentiel de prendre la mesure de ce qui se passe pour sortir de la sidération dans laquelle le monde est plongé. Le temps du sursaut, avec ce qu’il requiert de fermeté, a sonné. Quand Donald Trump menace deux principes fondamentaux : l’intégrité territoriale des États souverains et le droit des peuples à l’autodétermination ; quand il plonge l’Amérique dans un illimitisme prédateur et installe l’idée que tout peut être acheté, la France, comme l’Europe, doivent se mettre en ordre de marche et se doter des leviers de puissance et de souveraineté. Entretien du 21.01.26 avec @PhilippeRevaz à la @RadioTeleSuisse
L’EUROPE FACE À TRUMP AU RENDEZ-VOUS DE DAVOS L’Europe a trop souvent l’élégance de la retenue quand l’histoire exige la clarté. Ce que nous vivons est une bascule de méthode, de grammaire, de système. Et cette bascule, si nous la subissons, nous coûtera la substance même de ce qui fait l’Europe : un rapport civilisé au pouvoir, une primauté de la règle, une force tenue par le droit. Ce que l’on appelle le « moment Trump » n’est pas seulement un tempérament porté à l’excès. C’est un régime de relations. Le trumpisme, tel qu’il se déploie sur la scène nationale américaine et internationale, ne tire pas sa puissance d’une doctrine impeccablement construite. Il tire sa puissance d’un instinct systématique de domination. Le fil conducteur, c’est la centralité d’une personne. Tout doit y ramener : l’agenda, l’émotion, la récompense, la peur de la punition. La première caractéristique de ce système est l’impunité érigée en méthode. La transgression, en politique, a toujours existé. Mais ici, elle devient une norme et même une architecture. On affaiblit les freins, on disqualifie les contre-pouvoirs, on politise les instruments, on substitue la loyauté à l’indépendance, on transforme la règle en obstacle. La seconde caractéristique, trop souvent sous-estimée, est l’incohérence comme outil de souveraineté personnelle. Ailleurs, l’incohérence serait un aveu de faiblesse. Ici, elle devient une arme. Passer d’une position à une autre, d’une menace à une caresse, d’une promesse à son contraire, d’un retrait à un coup d’éclat, prive les partenaires de prise et est vécue comme une liberté absolue. La troisième caractéristique est l’outrance comme technologie politique. Le recours à la provocation, au mélange du sublime institutionnel et de la farce n’est pas un accident de personnalité : c’est un mode de gouvernement. Il produit une ambiguïté protectrice : si cela passe, c’était sérieux ; si cela fait réagir, « vous n’avez pas d’humour », « c’était une provocation », « c’était un test ». Le grotesque neutralise la critique, car il impose à l’adversaire un choix perdant : répondre sérieusement, c’est amplifier l’absurde ; répondre en riant, c’est banaliser l’inacceptable ; ne pas répondre, c’est laisser s’installer la nouvelle norme. La majesté commande la gravité, le bouffon incarne la distance critique. Lorsque les deux se confondent, la parole acquiert l’écho du sacré et l’immunité de la farce. Tout devient important parce que c’est dit du sommet ; tout échappe aux sanctions parce que c’est enveloppé dans le jeu. La quatrième caractéristique est la maîtrise de l’économie de l’attention. Dans une démocratie saturée d’écrans, l’attention est une ressource stratégique. Occuper l’espace, c’est empêcher les autres de parler d’eux-mêmes. Multiplier les crises, c’est rendre les partenaires réactifs. Rendre le monde nerveux, c’est obtenir plus vite des concessions. Enfin, il y a une dernière caractéristique, celle qui donne une rationalité à l’apparente déraison : la prédation. On ne cherche pas d’abord à stabiliser un cadre ; on cherche à obtenir des avantages : accès, concessions, achats, renoncements, ressources, obéissance, silence. L’imprévisibilité transforme la protection en service, l’alliance en facture, la souveraineté en option. Dans ce contexte, l’Europe est exposée à un piège spécifique : la tentation de l’obsession et de la surréaction. L’obsession, parce que l’adversaire n’attend qu’une chose : que le débat mondial ne parle que de lui, que tout le monde guette ses humeurs, que chaque déclaration devienne un sommet. La surréaction, parce que la provocation pousse l’autre à la faute. Et la fascination, enfin, sous ses deux formes : l’imitation de ceux qui rêvent d’être des « mini-trumps », et la soumission de ceux qui expliquent qu’il est trop tard, trop difficile, trop coûteux d’être indépendant. Or ce piège est mortel pour nous. Car si nous acceptons l’idée que « seule la force compte », nous nous condamnons à perdre, parce que l’Europe ne gagnera pas une compétition de brutalité entre empires. Notre force c’est la coalition, le marché, la durée, la norme, l’institution. Renoncer au droit au nom d’un réalisme de pacotille, c’est la capitulation qui se prend pour la lucidité. Le débat qui empoisonne tout – le droit ne sert plus, seule la force est crédible – est un faux dilemme. Oui, le droit sans moyens d’exécution est fragile. Mais la conclusion n’est pas « donc le droit est inutile ». La conclusion est « donc il faut des capacités ». Il faut cesser de traiter le droit comme un sermon, et recommencer à le penser comme une force organisée. La force du droit, cela signifie deux choses : la force mise au service de la règle, et la force contrôlée par la règle. Sans la première, nous prêchons. Sans la seconde, nous imitons l’arbitraire que nous prétendons combattre. À partir de là, la voie à suivre est connue. Elle est exigeante et politique. Elle est urgente. Première exigence : la discipline de l’action. Tant que nous répondrons à chaque provocation, nous nourrirons la machine. Il faut une règle simple, appliquée avec constance : ne répondre qu’aux actes. Sortir du temps réel. Répondre en paquets, avec sobriété et unité. Dire moins souvent, mais dire ensemble. Deuxième exigence : la régularité et la prévisibilité. Un système fondé sur le bon plaisir adore l’improvisation, l’accord au cas par cas, la crise fabriquée pour obtenir un geste. L’antidote est l’inverse : des seuils clairs et des réponses automatiques. Quand une coercition économique est déclenchée, la riposte doit être proportionnée mais certaine. Quand un chantage vise un État membre, la réponse doit être collective, immédiate, lisible. Troisième exigence : l’unité. Divisés, nous sommes des cibles ; unis, nous sommes une puissance. Tant que nos divergences s’exposeront en public, elles deviendront des leviers contre nous. Il faut donc un réflexe européen : une voix, une ligne, une chaîne de décision rapide, et des instruments communs mobilisables sans drame. Quatrième exigence : la souveraineté, non comme slogan, mais comme plan. Cela commence par un audit des dépendances, lucide, sans mensonge et sans pudeur : dépendances numériques, industrielles, énergétiques, technologiques, militaires, financières. Cela se poursuit par l’investissement dans des alternatives : non pas tout étatiser, non pas fermer nos frontières, mais mobiliser capital privé, commande publique, innovation, réglementation intelligente, préférence stratégique lorsque l’enjeu est vital. Et cela se programme dans le temps : maintenir l’existant tout en organisant un désengagement progressif. La souveraineté ne se décrète pas : elle se construit. Cinquième exigence : ne pas importer la maladie chez nous. Sous pression, la tentation est d’imiter l’arbitraire et l’exception permanente. Ce serait la défaite la plus grave, perdre dehors par dépendance et dedans par renoncement à l’État de droit. L’autorité, c’est la force encadrée. L’autoritarisme, la force sans limites. L’antidote ce n’est ni la flatterie, ni la bravade. La flatterie enferme dans la logique de cour. La bravade enferme dans la logique de l’escalade. L’antidote est une politique de maturité : lucidité sans cynisme, puissance sans arbitraire, souveraineté sans repli. On entend chez nous des voix assurées expliquer que le droit international ne serviraitplus à rien, que nous aurions « changé de monde », qu’il faudrait se convertir à la force comme unique horizon. Cette idée est fausse et elle est dangereuse. Fausse, parce que le droit continue d’organiser les coalitions, la durée, la réputation, la capacité à isoler une violation, la légitimité d’une riposte. Dangereuse, parce qu’elle valide précisément la doctrine d’impunité. Et surtout, suicidaire pour l’Europe, parce qu’elle nous fait abandonner notre avantage comparatif et accepter un monde où nous deviendrions une proie. Que l’Europe dise, d’une voix, ce qu’elle ne négociera pas : la souveraineté de ses États membres, l’intégrité de son marché, la protection de ses libertés, l’indépendance de ses décisions. Qu’elle dise aussi ce qu’elle construira : des capacités de défense, des chaînes industrielles robustes, une autonomie numérique, une sécurité énergétique, des instruments de riposte économique. Nous entrons dans un monde plus dangereux, dans lequel la pire erreur serait la fascination. C’est l’autre nom de la défaite : elle nous fait croire que le colosse est invincible, alors qu’il dépend de notre attention et de nos renoncements. Ou bien nous acceptons l’ordre du bon plaisir – c’est-à-dire la volatilité, la dépendance, la soumission, l’imitation – ou bien nous reconstruisons un ordre de règles communes. C’est une question de sécurité, de souveraineté et de civilisation. Dominique de Villepin - ©️ Donald Trump lors de l'édition précédente du Forum économique mondial de Davos. [Fabrice Coffrini / AFP]
Intervention au Vénézuéla. Déclarations contradictoires sur l’Iran. Pressions ouvertes sur le Groenland. Chantage économique exercé sur l’Europe… Donald Trump est pris dans une fuite en avant dangereuse, intérieure et extérieure, au risque de graves déséquilibres. Il y a une vanité de la puissance américaine qui en limite considérablement la portée. Parce que la véritable puissance ne peut durablement se satisfaire d’une politique erratique du coup d’éclat permanent, de sidération et de prédation. Entretien du 18.01.26 sur @LCI