« C’est la nuit qu’il est beau de croire à la Lumière » disait Edmond Rostand. Dans L’Éloge de l’ombre, Jun’ichirō Tanizaki va plus loin. Dans ce livre qui a la douceur d’un murmure et la force d’une révolution silencieuse, il dit que l’ombre elle-même est une forme de clarté. Il écrit ce texte au début du XXe siècle, dans un Japon qui change à une vitesse vertigineuse. Et sans rejeter la modernité, il nous dit : n’oublions pas que la nuance est une forme de civilisation. N’oublions pas que l’intime a besoin d’opacité pour rester libre. N’oublions pas que la modernité n’est pas seulement ce que l’on gagne, mais aussi la capacité à choisir, à garder du sens. Et la dernière leçon, enfin : apprenons à regarder autrement. Il faut lire ce texte parce qu’il est une école du regard. Il faut lire ce texte parce qu’il nous réapprend à voir la patine des choses, à entendre le silence, à sentir la lenteur. Parce que l’ombre est le lieu où la pensée mûrit, où le jugement se forme, où la compassion se prépare. Une société qui supprime l’ombre se prive de sa profondeur.
Dominique de Villepin
Ancien Premier ministre de la République française
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Il est temps de ne plus prendre au sérieux les annonces de Donald Trump, rarement suivies d’effet, sauf pour ceux qui plient par avance. Chère Ursula von der Leyen, un petit sursaut européen de dignité s’impose, s’il vous plait ! Rappelons que depuis la déclaration de guerre à l’Iran, les États-Unis s’enrichissent chaque jour par leurs exportations de pétrole renchéries et l’Europe s’appauvrit chaque jour par sa dépendance aux marchés internationaux. Alors : Électrifions. Clarifions. Souverainifions ! Dominique de Villepin Source : Radio France
1er Mai : pour que vivent les travailleurs Rarement un 1er Mai n’aura suscité autant de polémiques que cette année. Il semble que le temps politique soit à la chasse aux trophées, à la bataille des totems. Comme si l’on cherchait des corridas pour montrer qu’on peut faire plier des syndicats. Avec des toreros peureux qui retirent leur projet de loi pour passer par le décret, puis par un simple communiqué enjoignant de façon ubuesque à leurs agents de ne pas faire d’inspections, c’est-à-dire de ne pas accomplir la tâche que leur imposent la loi autant que le droit international. Communiqué retiré face à la menace de recours des syndicats devant le juge administratif. Aujourd’hui, dans plus de 160 pays sur les cinq continents, nous célébrons les travailleuses et les travailleurs, leurs droits et leur dignité. Dans le souvenir de la tragédie de Chicago, et sous l'impulsion de Paris en 1889, le monde entier se met à l'arrêt pour rendre honneur à celles et ceux qui travaillent. L’esprit du 1er Mai, c’est l’esprit de gratitude. Cette journée des ateliers clos montre ce qu’est une France sans le travail. Une France à l’arrêt. C’est un rituel, année après année, où nous retenons notre souffle et saisissons ce que signifie le travail dans nos vies quotidiennes. C’est le moment de se souvenir aussi des travailleurs de la première ligne, ces travailleurs essentiels de l’époque du Covid-19 et des confinements, dont le travail continu, même dans des conditions difficiles et dangereuses, était indispensable. C’est le moment de se souvenir des travailleurs des secours, des soins et de l’aide aux personnes, de la défense de notre pays, dont le travail ne connaît pas de répit. Quarante ans, presque jour pour jour, après la catastrophe de Tchernobyl, c’est peut-être aussi le moment de se souvenir de ces « liquidateurs » qui intervinrent, au péril de leur vie et, le plus souvent, au détriment de leur santé, pour limiter les dommages. Ils ont risqué leur vie plus que pour leur pays, pour l’Europe tout entière, car les retombées lointaines du nuage radioactif issu d’une fusion non contenue du réacteur auraient pu être tragiques et durables chez nous aussi. L’esprit du 1er Mai, c’est aussi l’esprit de rassemblement. Celui d’un jour où le repos des uns n’est pas le travail des autres. D’abord, un rassemblement de mémoires, car c’est celui des travailleuses et des travailleurs dont le combat historique a construit la République sociale et démocratique qui est la nôtre aujourd’hui. C’est celui des grandes mobilisations, y compris celle de millions de Français qui, un 1er mai 2002, ont voulu crier « non ! » au Front national, exerçant ce pouvoir de dire non qui est au cœur de la dignité démocratique. Ensuite, un rassemblement d’expériences. Ce jour, seul jour férié chômé de notre calendrier, est là pour nous rappeler que le salariat est désormais la condition de l’immense majorité des Français, près de neuf sur dix, au-delà de toutes les divisions et de tous les conflits sociaux. C’est enfin un rassemblement d’énergies pour mesurer tout ce qui, aujourd’hui, doit être fait pour rendre le travail moins difficile. Se remobiliser, premièrement, dans la lutte contre le chômage, car, dans la période de stagflation qui s’est ouverte, les risques de l’automne sont importants. Plus de trois millions de Françaises et de Français sont au chômage. Plus de cinq millions sont en recherche d’emploi. Ce n’est pas le moment de baisser les bras, car il faut anticiper la grande vague de plans sociaux technologiques, visibles et invisibles, qui naîtront de l’adoption désordonnée et impréparée de l’intelligence artificielle. Réfléchir, deuxièmement, à l’amélioration de la qualité du travail, fragilisée notamment par le temps partiel subi, qui touche d’abord les femmes, par ailleurs toujours victimes d’inégalités salariales, mais aussi par le travail de plateformes, qui fragilise des populations entières avec des conditions de travail pénibles. Et bien sûr, troisièmement, mieux intégrer les indépendants et les commerçants, les agriculteurs, tous ceux qui parfois se demandent pourquoi une fête du travail ne devrait être qu’une fête des salariés. Ils sont plus de quatre millions et ils se sentent oubliés. Pourquoi ne pas réfléchir, symboliquement, à permettre aux artisans de déduire de leur résultat imposable une partie du chiffre d’affaires réalisé ce jour-là ? L’esprit du 1er Mai, en définitive, c’est l’esprit d’humanité. Celui qui mesure la dignité du travail, pour chacun et pour l’humanité entière. Celle d’une humanité qui reste maîtresse de ses outils et respectueuse de la planète. Le 1er mai 1950, à Bagatelle, le général de Gaulle tenait un grand discours : « Un jour, la machine est apparue. Le capital l’a épousée. Le couple a pris possession du monde. Dès lors, beaucoup d’hommes, surtout les ouvriers, sont tombés sous sa dépendance. Liés aux machines quant à leur travail, au patron quant à leur salaire, ils se sentent moralement réduits et matériellement menacés. Et voilà la lutte des classes !… Ah ! les pays libres peuvent bien déployer leur propagande et se ruiner en armement, l’épée de Damoclès demeurera suspendue tant que chaque homme ne trouvera pas dans la société sa place, sa part, sa dignité. » Et le général de Gaulle de rêver tout haut d’un monde qui sortirait, par le rassemblement, par l’unité politique, de la logique de lutte des classes où la machine nous avait plongés. Dominique de Villepin ©️ Photo : J.-P. GUILLOTEAU/L’EXPRESS
Vingt ans qu’on me couvre de merde. J’ai l’habitude ! Entretien du 26.04.26 sur @FranceTV https://t.co/mV8sxLjziW
Quand Forough Farroghzad dit « non », elle le dit avec la force de ces poètes qui déchirent son temps pour y ouvrir un passage. Faisant effraction dans la littérature persane moderne, elle refuse d’être une femme qui parle depuis la marge tolérée, le lieu assigné, la place surveillée, mais depuis le centre brûlant de son expérience. Mariée presque enfant, séparée très jeune, privée de son fils, blessée dans son existence la plus intime, elle a connu le prix humain de la liberté. Mais elle a su en faire une force rare, cherchant dans l’épreuve une vérité plus haute. Dans son film documentaire La Maison noire, accessible gratuitement sur internet, elle dit « non » à la lâcheté, à cette habitude qu’ont les sociétés de cacher ce qu’elles ne savent pas aimer. Près de Tabriz, elle filme les lépreux. les visages atteints, les corps marqués. Elle dit non à l’effacement du visage par la blessure, de la dignité par la maladie, de l’existence par le rejet. Elle pose sur le monde un regard qui restitue aux êtres leur présence, leur mystère, leur silence. Un regard de compassion véritable. Non à l’effacement et à l’indifférence. Non au mensonge des apparences, et à la beauté même lorsqu’elle s’achète au prix de l’oubli. Non à ce monde qui ne sait plus faire place à la faiblesse sans l’humilier.
Le droit, le droit, rien que le droit. À l’heure où certains se pensent au-dessus des lois, en France et dans le monde, et se rendent compte que la justice finit heureusement toujours par trancher, voilà ce que j’ai voulu rappeler, deux jours durant, à La Haye. À l’Université de Leiden devant plusieurs centaines d’étudiants, auprès de la présidente de la Cour pénale internationale Tomoko Akane et du procureur adjoint Mame Mandiaye Niang, devant les membres français de la Cour pénale internationale : merci à tous pour ces échanges et cette promesse renouvelée de défendre sans cesse le droit. Dominique de Villepin
Le drame qui se joue aujourd’hui au Mali doit nous alerter bien au-delà de la situation inquiétante de Bamako, sous blocus des forces islamistes. Il rappelle une vérité simple : on ne reconstruit pas un État par le putsch, ni la paix par les mercenaires. Lorsqu’un pouvoir prétend incarner seul la souveraineté mais n’est plus en mesure de protéger ni son territoire ni sa population, c’est toute la nation qui vacille. Face aux attaques djihadistes, notre première pensée va au peuple malien, aux victimes, aux familles, à tous ceux qui vivent dans la peur et l’incertitude. Mais il faut aussi regarder la réalité en face. Le Sahel ne sortira ni de l’effondrement institutionnel, ni de la fragmentation sécuritaire, ni de la concurrence des influences étrangères sans un sursaut politique profond. La lutte contre le terrorisme est indispensable. Elle ne suffira pas sans État légitime, sans administration respectée, sans justice, sans école, sans horizon pour la jeunesse. La France ne doit céder ni à l’arrogance d’hier, ni à l’indifférence d’aujourd’hui. Elle doit parler avec clarté et avec respect : soutenir une initiative africaine de sécurité, de réconciliation et de reconstruction de l’État ; refuser toute complaisance envers le terrorisme ; et rappeler que la souveraineté n’est pas un slogan, mais la capacité d’un peuple libre à tenir debout. Au Mali comme ailleurs, la paix ne se décrète pas. Elle se bâtit par la légitimité, par la durée, et par le courage politique. Dominique de Villepin ©️ Photo : Agence France Presse
À demain midi ! https://t.co/rO7TU3sOQQ
Je veux vous parler d’un tableau qui invite au chant. Ce tableau, c’est « La Visitation », de Giotto. C’est une peinture qui pense et nous invite sur le chemin du Magnificat. Le Magnificat est d’abord un texte de souveraineté intérieure qui affirme que la dignité naît d’une verticalité intime et d’une fidélité à une vérité plus haute que les rapports de force. C’est un consentement qui relève, et non une soumission à l’ordre établi. Le Magnificat, enfin, est une puissance politique autant qu’un cantique de renversement. Il ose dire que le monde tel qu’il est n’est pas celui qu’il doit être, car ce que nous appelons « ordre », quand il écrase, est déjà un désordre moral. « Il renverse les puissants, il élève les humbles » : voilà la phrase qui brûle et qui rappelle que la force n’a pas le dernier mot. Ce chant dérange profondément ceux qui voudraient réduire la foi à une simple « grammaire d’obéissance ». Je pense à la tentative de neutraliser ce que certains appelaient son « venin » pour n’en garder qu’une parole de stabilité. Le Magnificat refuse d’être domestiqué et demeure une école de conscience. Aujourd’hui, dans notre monde cassé, j’entends ce chant nous dire de ne pas laisser la force devenir notre unique règle . Il nous enseigne une pédagogie de l’attention où la justice commence dans le regard, transformant la variable en visage et l’exilé en frère. C’est une boussole qui nous apprend à tenir debout sans écraser et à nommer les choses avec justesse. Enfin, il exhorte à ne jamais accepter que le pouvoir soit gouverné par l’indifférence, car elle est toujours le premier trône des puissants.
Je veux exprimer ma profonde émotion à l’annonce du décès du caporal-chef Anicet Girardin mort de ses blessures après une attaque contre son détachement de la Force Intérimaire des Nations Unies au Liban. Il est mort pour la France et mort pour la paix. Mes pensées vont à sa famille et à ses camarades du 132e régiment d’infanterie cynotechnique de Suippes. Dominique de Villepin
Je suis gaulliste. Je suis capable, et nous ne sommes pas nombreux, de travailler avec tout le monde. Capable de parler à tous les partis sans leur demander de se travestir, mais en les prenant tels qu’ils sont, en confiance et avec un esprit supérieur de responsabilité et d’unité. Nous devrons après 2027 inventer un nouveau modèle de démocratie. Une démocratie sociale, qui rassemble les partenaires sociaux très en amont. Une démocratie citoyenne, qui embarque tous les Français, qui réhabilite le référendum, et qui donne vraiment du poids aux conventions citoyennes. Et bien sûr une démocratie territoriale qui fait confiance aux élus locaux. Entretien du 21.04.26 sur @BFMTV
Dire « non » à Donald Trump. Tout le monde en rêve, Mariann Edgar Budde l’a fait. En janvier 2025, au lendemain de l’investiture présidentielle, Donald Trump assiste à une messe en son honneur, dans la cathédrale de Washington. Mariann Edgar Budde, première femme évêque épiscopalienne de la paroisse, remplit son office. Et elle termine son sermon par un geste, une parole, rare et nécessaire. S’adressant directement au président, elle invoque la « miséricorde », ce mot ancien qui oblige à sortir du jugement pour entrer dans la responsabilité de protéger. Elle appelle à la pitié pour les migrants, pour les personnes homosexuelles et transgenres, elle appelle à la pitié pour ces gens « qui ont peur aujourd’hui » de ce que représente un mandat de Donald Trump pour eux. Le « non » de Mariann Edgar Budde, c’est un « non » de conscience, un « non » qui demande au pouvoir de faire attention à ceux qui sont les plus fragiles, les plus vulnérables, à ceux que l’on efface trop vite. Le pouvoir n’est légitime que s’il protège les plus fragiles, et le geste de cette Eveque, que Donald Trump qualifiera plus tard de « méchante », parce que la parole juste est insupportable à ceux qui veulent écraser, restera comme un rappel indispensable. En disant simplement « Regardez. Écoutez. Ayez pitié », elle a rendu à la parole sa fonction la plus haute : celle de sentinelle de notre dignité collective.
Monsieur Éric Zemmour, Contrairement à vous, j’aime la France tout entière. Je l’ai toujours aimée avec ses fautes, avec ses égarements, avec la part d’ombre de son histoire. J’aime la France parce qu’elle est capable d’affronter son histoire et de l’assumer, parce qu’elle va de l’avant, parce qu’elle est assez grande pour se regarder sans fard. C’est cela la grandeur, et c’est depuis toujours la force du gaullisme de ne pas demander à l’Histoire de nous absoudre, mais de nous obliger. Il fut un temps où ce mot de grandeur vous parlait encore. C’était avant le renoncement. Car, vous, Éric Zemmour, de l’Histoire vous ne retenez plus l’exigence, mais l’alibi. Vous ne proposez plus qu’une nostalgie morbide, l’adoration d’un cadavre maquillé, comme ces esprits égarés qui, une nuit de février 1973, ont trimballé dans une camionnette le cadavre du Maréchal Pétain de l'île d’Yeu jusqu’à un pavillon de banlieue parisienne, encombrés à la fin de ce bout d’Histoire encore trop grand pour eux. Cette France sans taches que vous faites parader sur vos estrades n’a qu’un défaut : elle n’a jamais existé. Sur ce chemin du déni, il n’y a que la provocation, le travestissement, l’illusion de la grandeur. Il n’y a que les fantômes, à l’instar de Pétain prétendument « sauveur des juifs français » comme vous l’avez affirmé ou de la colonisation élevée au rang de « loi de l’humanité ». Vous trafiquez les mots comme on falsifie des archives : pour que la violence paraisse ordre, et que la faute prenne le visage de l’œuvre. Votre propos repose sur une confusion volontaire de la migration, de la conquête et de la colonisation. Je n’ai jamais contesté qu’il ait existé dans l’Histoire d’autres formes de colonisation, pas plus qu’il ne s’agit de nier qu’il en existe encore, en 2026, aux portes du Proche-Orient. Il s’agit d’être rigoureux. Trois critères caractérisent la colonisation : le déplacement d’une population significative depuis un territoire métropolitain ; l’établissement d’un pouvoir politique institué distinct qui s’impose aux populations indigènes ; le maintien d’un lien politique, souvent asymétrique, avec la métropole d’origine. Et ce refus de définition vous permet la négation de la spécificité de la colonisation européenne, c’est-à-dire le colonialisme, une idéologie du deux poids deux mesures qui permet d’affirmer en même temps la loi de la démocratie et la loi de la domination des indigènes. C’est la loi du plus fort, mais doublée de la bonne conscience de la « mission civilisatrice » et d’une promesse jamais tenue d’accorder les mêmes droits à tous. Il y a d’ailleurs une incohérence dans votre propos. Puisque vous vous enorgueillissez des bienfaits supposés de la civilisation apportés aux peuples colonisés, pourquoi ne pas, à votre tour vous réjouir de ce que vous décrivez comme une colonisation ou, à tout le moins, en poussant ainsi les choses jusqu’à l’absurde, ne devriez-vous pas conclure que les grands flux migratoires venus de l’ancien empire colonial français sont la rançon de la gloire ? Pour ma part, je choisis la cohérence. Je considère que la colonisation fut une faute hier et je refuse que la France devienne aujourd’hui une colonie numérique américaine ou une colonie industrielle chinoise. Je m’interroge sur ce besoin d’inverser le stigmate. De faire des colonisés les nouveaux colons. D’inverser les rôles des bourreaux et des victimes. Comment y voir autre chose qu’un sentiment de culpabilité qui vous taraude ? Vous nous dites en substance : tout le monde a colonisé tout le monde – alors, en définitive, sans rancune. Ce que vous appelez votre amour de la France, n’est-il pas, au fond, une grande trouille des revanches de l’Histoire ? Je veux dire qu’une réconciliation est possible, une réconciliation des peuples et des mémoires. Elle ne demande pas la repentance, mais le travail de la vérité. Aimé Césaire l’avait dit avec force : la colonisation abaisse le colonisé, mais elle corrompt aussi le colonisateur. Elle n’est pas seulement domination des corps ; elle est dégradation du regard, accoutumance à l’inégalité, pédagogie de l’humiliation. Voilà pourquoi sa parole demeure si vive pour tant de Français, descendants d’Algériens, de Marocains, de Tunisiens, d’Antillais, d’Africains, et pour tant d’autres encore qui vivent avec cette mémoire à fleur de peau. Il ne parlait pas au nom d’un ressentiment ; il parlait depuis une blessure historique qui traverse encore la France réelle. Respectez au moins cela : la parole d’Aimé Césaire ne procède pas de la haine de la France, mais d’une fidélité plus haute à ce qu’elle devrait être. J’aime, comme Aimé Césaire, comme tant de Françaises et de Français, la France vivante, réelle, confiante, aimante. La France pour tous, capable de parler au monde entier. Au sortir de la longue nuit, il est temps d’ouvrir à nouveau les yeux.
Je veux rendre hommage au sergent-chef Florian Montorio, mort pour la France et tombé en soldat de la paix, alors qu’il était engagé dans une mission de déminage dans le cadre de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL), dans ce qui semble avoir été une embuscade. Toute la lumière doit être faite sans délai. Mes pensées vont à sa famille et à ses proches, ainsi qu’à ses trois camarades grièvement blessés dans cette embuscade et à leurs familles. Mes pensées vont enfin à tous ses camarades et officiers du 17e régiment du génie parachutiste de Montauban, ainsi qu’à l’ensemble de nos soldats engagés au Liban sous le drapeau des Nations unies. Cette tragédie nous rappelle que la FINUL est l’une des opérations de paix les plus éprouvées de l’histoire des Nations unies, avec plus de trois cents morts de toutes nationalités depuis sa création en 1978. Ce nouveau deuil nous invite à nous souvenir également du sacrifice douloureux des cinquante-huit parachutistes français de la Force multinationale de sécurité à Beyrouth, dans l’attentat du Drakkar, en 1983, commis par des groupes alliés de l’Iran. Il nous invite aussi à penser aux autres contingents frappés ces derniers jours, notamment nos partenaires indonésiens, car lorsqu’un casque bleu tombe, c’est la mission tout entière qui est atteinte. Tout doit être fait pour que les parties belligérantes garantissent la sécurité des soldats en mission pour les Nations unies. Les responsabilités doivent être établies sans tarder. Les auteurs doivent être identifiés et répondre de leurs actes. La France doit, avec ses partenaires et au Conseil de sécurité, exiger le renforcement immédiat de la protection, de la liberté de mouvement et des moyens d’action de la FINUL. Seul un cessez-le-feu définitif et un processus de paix crédible conduisant à la restauration de la souveraineté libanaise et au désarmement du Hezbollah pourront créer les conditions qui permettront enfin le retour de tous les casques bleus stationnés au Liban dans leur pays. C’est à cette exigence de justice, de sécurité et de paix que la France doit aujourd’hui rester fidèle. Dominique de Villepin
Nathalie Baye nous a quittés. Elle était de ces actrices qui n’occupent pas l’écran mais qui l’habitent, avec une vérité intérieure qui éclaire chaque rôle d’une lumière singulière, et sait montrer les failles, les fragilités, les nuances infinies de l’âme humaine. Nathalie Baye était de ces présences qui apaisent et qui élèvent. Elle nous aura appris, sans jamais le dire, que la force véritable est souvent silencieuse, et que la beauté la plus profonde naît de la vérité. Ce qu’elle nous laisse ne disparaîtra pas. Car les grands artistes ne s’éteignent jamais tout à fait. Ils demeurent dans les images, dans les mots, dans ces instants suspendus où, grâce à eux, nous nous sommes sentis plus humains. Aujourd’hui, nous la pleurons. Mais déjà, nous savons qu’elle continuera de nous accompagner, dans l’ombre des salles, dans la mémoire des visages, dans cette part de nous-mêmes qu’elle aura su, mieux que quiconque, révéler. Dominique de Villepin ©️Sud Ouest / AFP
Et si l’Europe, en colonisant le monde, s’était aussi abîmée elle-même ? Et si le travail de décolonisation commençait d’abord à l’intérieur, dans notre regard, dans nos mots, dans nos habitudes de pensée ? Voilà les questions que pose Aimé Césaire dans son Discours sur le colonialisme. En transformant les peuples en objets, les terres en butin, l’Europe s’est ensauvagée. Première leçon de ce texte : une civilisation se juge à la manière dont elle traite ceux qu’elle pourrait vouloir écraser. Deuxième leçon : la langue est un champ de bataille. Césaire s’attaque aux mots qui anesthésient, comme ces « missions civilisatrices » qui, en réalité, sont une entreprise méthodique de déshumanisation. Il nous impose une discipline de fer : nommer avec justesse. Car mal nommer l’inacceptable, c’est lui permettre de s’accomplir sous le couvert de la respectabilité. Troisième leçon : l’universel n’est pas un masque à géométrie variable. Il n’existe pas de droits de l’homme qui s’arrêtent aux frontières ou à la couleur de peau. Accepter que certains soient « moins humains » que d’autres, c’est permettre la destruction de l’édifice entier de notre dignité. La quatrième leçon, enfin, c’est que l’indifférence est une complicité. Le colonialisme prospère dans l’habitude et le confort des consciences qui s’accommodent de la souffrance lointaine. Dès que la vie de l’autre devient une statistique ou un « dossier », nous préparons le lit des barbaries futures. Lire Césaire aujourd’hui est un acte de vigilance absolue : c’est refuser la chosification sous toutes ses formes, qu’elles soient économiques ou sécuritaires, et tenir l’humanité entière pour seule mesure afin de ne plus jamais laisser la force devenir la loi.
TRUMP CONTRE LÉON XIV : QUAND LE POUVOIR INSULTE LA CONSCIENCE Comment se fait-il que personne ne s’indigne en France du traitement réservé par Donald Trump au pape Léon XIV ? Ce qui se joue dans les attaques de Donald Trump contre le pape dépasse de beaucoup la simple polémique. Lorsqu’un président des États-Unis s’en prend au chef de l’Église catholique, lorsqu’il prétend lui dicter ce qu’un pape devrait dire, penser ou taire, il ne révèle pas seulement son emportement vulgaire. Il révèle une tentation plus profonde : celle de soumettre l’autorité spirituelle à la puissance temporelle, la vérité morale à la force politique, la conscience à l’orgueil. Il insulte plus d’un milliard de croyants, mais aussi, au-delà, toute l’humanité, dans son désir de paix, de dialogue et de dignité. Sans doute rêve-t-il d’un monde dans lequel il serait pape et empereur. L’histoire nous enseigne pourtant une chose simple : les conflits entre les papes et les puissances du siècle ne sont jamais anecdotiques. Ils disent toujours quelque chose d’un désordre plus vaste. Quand le pouvoir se croit tout permis, quand il s’autorise à humilier, à caricaturer, à profaner, c’est qu’il a déjà commencé à perdre le sens de ses propres limites. Léon XIV ne parle pas en rival de Donald Trump. Il parle à partir d’une exigence plus haute : celle de la paix, de la dignité humaine, de la mesure, du dialogue. Et c’est précisément cela que certains ne supportent plus : qu’il existe encore, face à la brutalité du monde, une parole qui ne se laisse pas intimider. On se souvient de la colère de Donald Trump lorsque l’évêque episcopalienne Mariann Edgar Budde lui a rappelé lors de l’investiture, les limites que la simple humanité impose à un pouvoir qui se veut absolu. Publier une image de soi en figure christique sur fond de drapeau américain et de soldats en armes, mêler le culte de la force à la symbolique religieuse, tourner en dérision l’autorité du pape : tout cela n’est pas seulement déplacé. Cela dit quelque chose d’inquiétant sur notre temps. Nous voyons monter partout la confusion entre la foi et l’identité, entre la religion et l’appartenance politique, entre le sacré et le spectacle. C’est une pente dangereuse. Le respect dû au pape est une affaire de civilisation. Car une démocratie digne de ce nom sait qu’il existe des autorités qu’on ne rabaisse pas sans s’abaisser soi-même. Dans un monde travaillé par la guerre, le ressentiment et la démesure, une civilisation commence à vaciller lorsque le pouvoir ne supporte plus d’être contredit par une parole de conscience. Citons enfin ce message du Dalaï-Lama, publié le 31 mars dernier en soutien au Pape Léon XIV, et rappelant à tous que l'impératif de tolérance et le refus de toute violence dépassent le cadre du religieux pour devenir un message universel : « En effet, que l’on se tourne vers le christianisme, le bouddhisme, l’islam, l’hindouisme, le judaïsme ou n’importe laquelle des grandes traditions spirituelles du monde, le message est fondamentalement le même : amour, compassion, tolérance et maîtrise de soi. » Dominique de Villepin ©️ Jose Luis Magana - Associated Press
Cher Olivier Nora, Je suis profondément attristé par votre départ de la vigie de la maison Grasset, un éditeur historique, si particulier et si exigeant, qui a longtemps incarné l’esprit de l’édition parisienne et fait partie du patrimoine vivant de notre pays. Je veux vous apporter mon plein soutien face à des méthodes inacceptables, qui traduisent un esprit de propriété totale et illimitée, traitant au fond une entreprise honorable comme un jouet personnel ou, pire, comme l’instrument d’une croisade idéologique, sans égard pour les femmes et les hommes, éditrices et éditeurs, autrices et auteurs, qui en font l’identité. Je m’opposerai à toute réédition de mon livre Mémoire de paix pour temps de guerre par le groupe Hachette tant que ces circonstances prévaudront. Faisons en sorte que cette déclaration d’hostilité du propriétaire d’Hachette soit un moment d’éveil et de renouveau pour l’édition française, afin de renouer avec ses valeurs d’indépendance, de pluralisme, de rigueur, de curiosité et d’engagement, qui ont fait son honneur au cours des siècles passés. Dominique de Villepin
LA VICTOIRE DE L'ESPOIR FACE À L'ESPRIT DE DÉFAITE La fin de l’ère Orbán en Hongrie est un signe clair. L’extrême droite antilibérale, anti-européenne et anti-immigrés n’est pas invincible. C’est peut-être même le commencement timide du printemps démocratique en Europe. Le trumpisme n’a pas le vent en poupe, il parait d’ores et déjà politiquement déclinant, sinon moralement agonisant. Pourtant l’extrême droite mondiale n’a pas ménagé son soutien : JD Vance en se rendant à Budapest, Javier Milei et Benjamin Netanyahou en envoyant desmessages, Marine Le Pen en célébrant son « partenaire et allié » et « ami ». Une hirondelle ne fait pas le printemps. Le signal est fragile, car il faut se souvenir qu’à la victoire de Donald Tusk contre le régime illibéral du PiS a succédé la victoire du candidat du PiS à la présidence de la République. Ce printemps démocratique n’est pas l’affaire d’une élection, mais d’un long processus de libération des peurs, des ressentiments, des fantasmes irréalistes. Pourtant, quel contraste entre les rues de Budapest et le climat en France, où nous risquons les « saints de glace », ces gelées tardives qui compromettent les fruits et provoquent les années sans vin. Car dans le même temps en France, tous les signaux pointent dans l’autre direction. Quelque chose est en train de céder dans le pays. Les rencontres et dîners entre le patronat et le RN se multiplient. Nous aurions ainsi l’identitarisme aussi tardif en 2027 que nous avons eu le socialisme tardif en 1981, à contre-courant du reste du monde occidental et à vrai dire même du Bloc de l’est. Cet épisode a rogné notre place dans le monde et bridé nos forces économiques et innovatrices. Nous ne sommes pas obligés d’être toujours à la pointe de la mode d’hier ! Cela amène une question de fond : pourquoi ces phénomènes tardifs se répètent-ils en France ? Sans doute un peu à cause de l’esprit contraire, si français, qui aime les contre-pieds et parfois les radicalités abstraites. Mais il y a quelque chose de plus structurel, c’est le rôle des élites dans notre pays. Car l’histoire de 1981, c’est celle d’une demande de justice sociale qui ne trouvait plus de débouché dans un giscardisme qui faisait la part belle aux élites sociales triomphantes et ne voyait monter ni le chômage de masse, ni la première désindustrialisation. Mais ces élites ont su retarder sans cesse l’inévitable, jusqu’à conduire à l’échec du tournant de la rigueur de 1983. C’est un mécanisme ancien. Depuis deux cents ans les élites sont tenues sous haute suspicion en France, depuis deux cents ans, ce sont elles qui ralentissent les changements autant qu’elles peuvent, puis cèdent brusquement, se radicalisent et poussent encore plus loin la logique de la rupture. Révolutions et affaissements se sont, à chaque fois, produits d’abord dans la bourgeoisie, la haute noblesse, le haut clergé avant de devenir le mouvement irrésistible de la Révolution Française ; en 1848 ; en 1870 ; en 1940 – dans un sens ou dans un autre, car il ne s’agit pas de dire que toutes ces bascules se valent, mais qu’elles sont toutes des mouvements de balancier plus brutaux que ceux vécus dans d’autres pays. Entre le dégagisme de LFI et d’une partie du RN et l’élitisme conservateur du macronisme, arc-bouté sur ses privilèges, figé dans une politique statique et une posture esthétique, la France est une nouvelle fois prise au piège. Etrange symbole d’ailleurs de successeurs autoproclamés à Emmanuel Macron qui décident de s’attaquer au symbole du 1er Mai, le seul jour férié officiellement chômé et payé de France, jour de l’unité populaire. Tant qu’elles le peuvent, les élites s’évadent ; elles se replient dans l’entre-soi ; elles choisissent le séparatisme. Puis, quand la peur du peuple devient trop grande, elles se résolvent à pactiser avec le chien de garde qui promettra de les protéger des colères populaires et acceptera de trahir ses engagements populistes.C’est en un mot l’esprit de défaite qui est le principal danger. Cette petite voix qui intime de céder, qui dit que c’est trop tard, qu’il faut enfourcher la rupture brutale pour continuer à dominer. C’est le lâche soulagement des élites économiques, intellectuelles, sociales. Celui qui conduit à multiplier des tablées patronales autour de Marine Le Pen et de Jordan Bardella, des sortes de banquets antirépublicains qui mettent à l’ordre du jour le ralliement à bas bruit. C’est le renoncement, le repli, le cynisme. La maladie des élites françaises c’est encore et toujours l’esprit de cour, ce parisianisme de dîners en ville où se font et se défont les dynasties régnantes, où l’on peut s’ébahir des beaux chromos d’un prince consort en vacances qu’on imagine déjà en futur président. Il est temps de renouveler ces élites, d’ouvrir leurs portes aux forces vives de la nation. C’est pourquoi la clé de l’élection de 2027 sera la remise en route de l’ascenseur social. La bataille contre l’esprit de défaite se gagnera à l’école et par l’emploi. C’est la clé d’un traité de paix entre le peuple et les élites. Il s’agit d’accomplir la reconstitution d’une élite publique de fonctionnaires issus de tout le peuple et dévoués au service de l’intérêt général. D’obtenir l’émergence de voix intellectuelles représentatives de toutes les diversités sociales, géographiques et culturelles. Defavoriser l’ascension d’une génération d’entrepreneurs et de fondateurs qui font vivre l’esprit d’une nation d’ingénieurs et d’inventeurs. Nous avons besoin d’une nouvelle dynamique politique pour y parvenir. Le mouvement par le rassemblement, le rassemblement par le mouvement, voilà la conscience historique profonde du gaullisme qui sait que la justice sociale est le préalable à l’autorité de l’Etat, qui est la condition d’une ambition de transformation collective, écologique et économique. Il y a quelques moments presque miraculeux de renouvellement sans rupture ni dérive, des moments réformateurs et refondateurs du lien entre le peuple et l’élite, comme ce fut le cas en 1881 avec les grandes lois républicaines et l’école gratuite, laïque et obligatoire. Comme ce fut le cas en 1936 avec le Front populaire. Comme ce fut le cas en 1958 avec la refondation de la Ve République. C’est quand elle se renouvelle que la France parle vraiment au monde. Dominique de Villepin
Dans cette nouvelle série de vidéos, je souhaiterais explorer avec vous les « Non » qui ont fait l’histoire. L’histoire des idées, des combats, de la littérature, de la politique, de l’humanité. Et s’il en est un qui résonne particulièrement, c’est le « Non » de Rosa Parks. Dans l’Alabama ségrégationniste, cet acte de désobéissance civile, ce refus de céder sa place, ce courage, né d’une fidélité intérieure, affirmait que la dignité n’était pas, et ne serait jamais, négociable. C’est une révolution de la retenue, une force sans fracas, qui cherche à réveiller les consciences plutôt qu’à vaincre l’adversaire, en acceptant de payer de sa personne pour que la justice cesse d’être une idée abstraite. Trois leçons découlent de ce geste. D’abord, le « non » solitaire n’a de puissance que s’il devient un « nous », collectif et organisé. Ensuite, le refus de l’aveuglement : oser voir, et dire ce que l’on voit, nommer l’inacceptable. Enfin, le « non » comme un « oui » plus grand : un oui à la dignité et à la possibilité de vivre ensemble sans que l’un ait besoin d’écraser l’autre. Aujourd’hui, Rosa Parks demeure une boussole face à la résignation. Elle nous lègue la force d’un refus qui n’abîme pas, nous rappelant que le courage civique, c’est savoir dire « non » à ce qui nous diminue pour protéger ce à quoi nous avons le courage de dire « oui ».
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La libération de nos otages en Iran, Cécile Kohler et Jacques Paris, enfermés à l’ambassade de France depuis leur sortie de prison est un immense soulagement alors que Téhéran est sous la menace d’une aggravation imminente des bombardements américains et israéliens. La joie de leurs familles à quelques heures de retrouvailles tant attendues est aujourd’hui la joie partagée de tout le peuple français. Dominique de Villepin ©️ AFP/Family Handout
ONE HEALTH : L'HEURE DE VÉRITÉ Nous vivons une heure de vérité. Le monde se fragmente. Les conflits s’étendent. Les rapports de force s’imposent. Le multilatéralisme recule. Et dans ce basculement du monde, une évidence devrait s’imposer à tous : la santé mondiale n’est pas une cause secondaire, encore moins un luxe pour temps calmes. Elle est au cœur de la sécurité des peuples, de la stabilité des nations, de la paix entre les continents. Car qu’est-ce qu’une pandémie, sinon une crise totale ? Elle désorganise les économies, déstabilise les États, fracture les sociétés, nourrit les peurs, affaiblit la confiance démocratique. Qu’est-ce qu’un système de santé abandonné et qui périclite, sinon une société livrée à la vulnérabilité ? Investir dans la santé mondiale, c’est protéger les peuples. C’est prévenir le chaos. C’est défendre l’avenir. C’est pourquoi je suis convaincu qu’il est indispensable de défendre une approche ambitieuse qui réaffirme que la santé de l’être humain est une et indivisible et qui s’appuie sur l’unité du vivant, sur l’interdépendance entre santé humaine, santé animale et santé environnementale. C’est l’approche « One Health ». Nous vivons une contradiction insupportable. Emmanuel Macron veut mettre en scène à Lyon, aujourd’hui mardi 7 avril, un grand sommet sur le One Health. Comment prendre cela au sérieux alors que, dans le même temps, la France affaiblit les instruments concrets, éprouvés, efficaces, du combat pour la santé mondiale ? On ne peut pas célébrer la santé du vivant dans les discours, et reculer sur les financements qui sauvent effectivement des vies. On ne peut pas invoquer la solidarité internationale à la tribune, et laisser planer le doute sur l’engagement de la France envers les grandes institutions multilatérales de santé. La France devrait être à l’avant-garde de ce combat. Parce qu’elle a une histoire. Parce qu’elle a une voix. Parce qu’elle fut, avec Jacques Chirac, l’un des grands artisans du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme et d’Unitaid. Elle avait su alors montrer que la solidarité n’était pas une faiblesse, mais une forme supérieure de puissance. Elle avait compris que la santé mondiale n’était pas un supplément d’âme, mais un intérêt stratégique majeur. Aujourd’hui, au contraire, que voyons-nous ? De l’hésitation. De l’ambiguïté. Du recul. Et derrière les mots, la réalité d’un désengagement qui est une faute morale autant qu’une erreur géopolitique. Voilà pourquoi ce sommet de Lyon ne doit pas être un sommet pour la galerie. Il ne doit pas être une cérémonie de plus, un décor de plus, un instant de communication de plus. À quoi bon parler d’action, si l’on ne décide rien ? À quoi bon invoquer le multilatéralisme, si l’on ne lui donne pas les moyens d’agir ? À quoi bon se réclamer de One Health, si l’on n’assume pas les conséquences budgétaires, diplomatiques et stratégiques d’une telle ambition ? La vérité est simple : la France ne peut pas prétendre défendre sa souveraineté, son influence, son rang, et dans le même temps abandonner son leadership sur la santé mondiale. Car le Fonds mondial, comme les autres grands outils de coopération sanitaire, n’est pas une abstraction bureaucratique. C’est une digue. C’est un levier. C’est une protection concrète contre la maladie, contre l’effondrement des systèmes de santé, contre le retour des grandes déstabilisations sanitaires. Face à la montée des périls, il faut moins de communication et plus de fidélité. Moins de scénographie et plus d’engagement. Moins de sommets d’apparat et plus de décisions. Si Emmanuel Macron veut que ce sommet de Lyon n’apparaisse comme un sommet de plus, ou pire, un sommet pour rien, alors qu’il annonce clairement le rétablissement d’un effort français à la hauteur de notre histoire, qu’il confirme sans ambiguïté notre engagement auprès du Fonds mondial et dans l’aide au développement. Il n’est pas trop tard. Le sommet de Lyon peut être celui d’une France qui redevienne la nation qui agit, la nation partenaire, la nation humaniste qui protège, la nation qui tient parole. Dominique de Villepin ©️ Hilma af Klint - The Ten Largest No. 3 - Youth - 1907.
LETTRE À UNE AMIE LIBANAISE Lettre publiée le 4 avril 2026 sur @LOrientLeJour avec l’autorisation de l’auteur et de la destinataire. https://t.co/UQkzPingqK https://t.co/A6FxAkYKAA
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